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Bruxelles, ville congolaise

Décoloniser n’est pas contextualiser

Publié le mardi 20 novembre, par Martin Vander Elst, Véronique Clette-Gakuba

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Face à l’ampleur du mouvement international décolonial pour la réparation, la restitution et la justice dans lequel s’inscrivent les actions de destitution du patrimoine colonial, un véritable vent de panique saisit les élites dont le pouvoir est hérité de ces systèmes de domination. Quels que soient les contextes (USA, Afrique du Sud, France, Belgique), un argument revient sans cesse dans la bouche de ceux qui s’opposent au démantèlement de ce patrimoine : ces actions seraient animées par une volonté sourde de vouloir faire disparaître le passé colonial de la mémoire collective.

Souvent l’objet spécifique depuis lequel se structure ces mouvements pour le démantèlement est oublié et on parle alors volontiers d’une volonté de « dénégation de l’histoire », voire de « révisionnisme ». [1]

Face à ce refus persistant et aux stratégies de disqualification, voire de calomnies, une position de compromis émerge qui consiste à conserver le patrimoine colonial ou esclavagiste en l’état, mais assorti de cartels visant à « contextualiser » l’action coloniale. Il s’agit ainsi de conserver ce patrimoine érigé à la gloire du colonialisme ou de l’esclavagisme tel quel, tout en y ajoutant un sous-texte critique. Cette proposition autour de laquelle semble se dégager un large consensus pose néanmoins une série de problèmes d’ordre politique et ontologique [2], rarement pris au sérieux. Le biais principal de cette approche est de traiter la colonisation comme un élément extérieur, c’est-à-dire comme un phénomène passé duquel nous serions sorti et que nous pourrions regarder avec une distance critique. Or tout le problème de notre époque dite postcoloniale, c’est précisément que nous n’avons pas le loisir de nous situer dans une telle distance. L’écho inédit pris par les dernières agressions négrophobes en Belgique (Pukkelpop, Aarschot, Anvers, Leuven, témoignage de Cécile Djunga, etc.) démontre, s’il en était encore besoin, combien notre époque est profondément immergée et travaillée par la colonialité.

Nous faisons l’hypothèse que la dite « contextualisation » est, en dernière analyse, une ruse de la raison coloniale. En effet, le plus souvent l’opération de contextualisation place le récepteur dans une situation de double contrainte : d’un côté, il est mis en contact avec un texte que l’on suppose critique sur la colonisation mais d’un autre côté, il reste soumis à l’emprise d’un patrimoine ou d’objets (voir le texte de Toma Luntumbue sur la rénovation de Tervuren : Tervuren : du musée empaillé au musée des illusions) qui depuis leur mode de constitution ou de collecte [3], jusqu’à leur exposition les plus récents, ont été enrôlés dans des agencements faisant l’apologie de la colonisation. Ce double bind qui s’appuie sur le présupposé d’une supériorité de la conscience sur la matérialité et la grammaire de la colonialité, nous invite à faire l’hypothèse d’une action plus souterraine des formes de domination coloniale à travers les dispositifs post-coloniaux de contextualisation. Les opérations de modernisation du Musée royal de l’Afrique centrale ou de contextualisation du patrimoine colonial, sous les « bonnes intentions » critiques, pourraient bien instaurer une forme inédite de magie noire à l’intérieur de laquelle les effets matériels de la colonialité deviendraient plus difficile à déchiffrer.

Véronique Clette-Gakuba et Martin Vander Elst

Notes

[1Pour exemple, on se rappellera que Donald John Trump avait considéré que le retrait des monuments confédérés revenait à une « dilapidation de l’histoire ». En s’empressant d’ajouter : « Donc cette semaine, c’est Robert E. Lee. J’ai remarqué que celle de Stonewall Jackson (un autre officier confédéré) allait elle aussi être enlevée. Et je me demande : est-ce que c’est George Washington le prochain ? Est-ce que ce sera Thomas Jefferson la semaine suivante ? Où est-ce que ça va s’arrêter ? » Sur les réseaux sociaux, le secrétaire d’État à l’Asile et à l’immigration, Theo Francken s’est abstenu de tout commentaire sur la manifestation meurtrière des suprématistes blancs à Charolottesville tout en s’empressant de condamner ladite « violence » des antifascistes ayant déboulonné une statue d’un soldat confédéré dans l’un des États du sud des États-Unis. Concernant Léopold II, Alain Desthexe a exprimé son opposition au déboulonnement de la statue de Léopold II en déclarant : « C’est tout à fait caricatural. Léopold II est un personnage immense et complexe. Sans Léopold II, on n’aurait pas ce débat ici aujourd’hui […] » (débat RTL). De son côté, l’historien Pierre-Luc Plasman s’oppose également au déboulonnement des statues coloniales de Léopold II en affirmant qu’« il faut les conserver, car le règne et les actions de Léopold II sont loin de se limiter à la colonisation, sans doute vaut-il mieux les contextualiser ».

[2Fanon parle, au sujet du processus de la décolonisation, de « praxis absolue », ce qui signifie que le changement qu’il opère, premièrement : est radical, ontologique ; deuxièmement : qu’il ne connaît pas de finalité distincte de son propre déploiement ; troisièmement : qu’il concerne le monde dans sa totalité (cf. Thèse Norman Ajari)

[360% du patrimoine de Tervuren a été collecté durant la période de colonisation du Congo par la Belgique et sont donc issus du vol, du pillage, de l’extorsion, de la conversion forcée, du crime, du travail forcé, des expropriations et déplacements de populations.

Bem n°297 - Novembre-décembre 2018

Bem n°297 - Novembre-décembre 2018

Dernier ajout : 10 décembre.