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Dans les guinguettes, tout le monde n’est pas de la fête

Publié le mardi 24 octobre, par Manon Legrand

Les guinguettes ont été cet été plus d’une dizaine à avoir pris leurs quartiers dans les parcs bruxellois, sous l’impulsion de la Région ou à l’initiative du privé. Lieux de restauration, rassemblements festifs et conviviaux, ces nouvelles infrastructures encouragent-elles les échanges culturels et le partage dans l’espace public ?

Les guinguettes se comptaient encore sur les doigts de la main l’année dernière. Ces kiosques de restauration éphémères ont été cet été plus d’une dizaine à avoir pris leurs quartiers dans les parcs bruxellois, sous l’impulsion de la Région ou à l’initiative du privé. Lieux de restauration, rassemblements festifs et conviviaux, ces nouvelles infrastructures encouragent-elles les échanges culturels et le partage dans l’espace public ?

Difficile de passer à côté cet été à Bruxelles. Les guinguettes, kiosques à boissons et à restauration ouverts pendant la saison estivale, se sont multipliés cette année dans les parcs bruxellois. De la guinguette du parc de Forest au Bar Eliza dans le parc Élisabeth à Koekelberg en passant par la guinguette Royale, on a vu fleurir cet été une dizaine de ces buvettes éphémères.

Si plusieurs établissements sont des initiatives privées, cinq d’entre eux ont été impulsés par les autorités régionales. Fort du succès du Bar Duden, bar éphémère installé dans le parc forestois l’été 2016 dans le cadre du festival Park design (biennale estivale qui vise à réinvestir et à réinventer les espaces publics et les espaces verts), Bruxelles Environnement a multiplié l’initiative dans d’autres parcs de la capitale. Quatre bars éphémères reconnaissables à leur toile beige, gros lampions et design minimaliste ont ainsi vu le jour. Fabiola et Gisèle au parc Roi Baudouin (Jette) et à l’abbaye de la Cambre (Ixelles), ainsi que Maurice et Henri au parc du Cinquantenaire (Etterbeek) et au parc Georges Henri (Woluwe-Saint-Lambert).
La convivialité pour tous ?

« Je rêvais d’importer les guinguettes conviviales que l’on voit dans le sud de l’Europe. C’est chose faite ! », déclarait, très enthousiaste, Céline Fremault en inaugurant Le Fabiola au parc Roi Baudouin de Jette au début de l’été. La ministre de l’Environnement insistait aussi sur l’attention portée à l’alimentation durable. C’est en effet le gestionnaire du supermarché Biovrac, situé à Forest, qui exploite les kiosques. Au lancement de la saison estivale, Bruxelles Environnement annonçait de son côté l’ouverture des cinq kiosques par ces mots : « La ville se densifie de plus en plus et les espaces verts sont de plus en plus utilisés. Ces kiosques sont des lieux de rencontre, de restauration et de convivialité autour desquels des activités culturelles et sportives sont organisées et accueillies, invitant les Bruxellois à profiter pleinement de l’atmosphère de sérénité et d’harmonie qui vous permet de découvrir de nouvelles saveurs tant gustatives que conviviales dans une culture et une nature partagées. » Un discours qui n’est pas sans rappeler, le volet alimentaire en plus, la Déclaration de politique régionale bruxelloise 2014-2019, dans laquelle le gouvernement affirme sa volonté que « l’espace public soit un lieu de rencontres, d’un usage quotidien, qui doit répondre aux besoins de la population et constituer un vecteur de lien social et d’échanges culturels » et défend « le partage des espaces publics au profit de tous ».

« Ces guinguettes sont présentées pour le bien de tous. Sans demander l’avis de tous », une habitante de Forest

Les guinguettes encouragent-elles ces rencontres et échanges culturels dans l’espace public ? Sont-elles « au profit de tous » ? Leur charmant décor, le cadre bucolique dans lequel elles sont installées et, pour certaines, leurs prénoms désuets, nous donneraient presque envie d’y croire.

« La politique de réaménagement des espaces publics anciens dégradés et des parcs sont depuis les années 2000 portées par un discours d’universalité, c’est-dire animée d’une volonté d’accueillir tous les publics, observe la chercheuse Emmanuelle Lenel, sociologue à Saint-Louis, qui se penche notamment sur les questions de la mixité sociale à Bruxelles, mais ce « tous », poursuit-elle, va dans le sens d’un public qui auparavant ne fréquentait pas ces espaces, plus nanti et qui a d’autres pratiques que le public initial d’usagers. »

En réalité, la logique souvent à l’œuvre derrière ces aménagements – que ce soit des kiosques, des concerts ou des restaurations de place – est de rendre ces espaces plus prestigieux afin de gonfler l’attractivité résidentielle et économique de la commune des quartiers populaires centraux concernés. On peut d’ailleurs s’interroger sur le choix des parcs par la Région. Pourquoi la commune d’Anderlecht n’a-t-elle pas eu sa guinguette ?
Lieu privé dans un espace ouvert

La guinguette du parc de Forest est l’une des guinguettes pionnières à Bruxelles. Elle diffère des cinq kiosques évoqués jusqu’ici puisqu’il s’agit là d’une initiative privée lancée par une jeune mère de famille, usagère du parc. Après avoir lancé un crowdfunding au grand succès, la guinguette de Forest ouvrait ses portes le 15 juillet 2016, en lieu et place d’un ancien glacier, totalement abandonné depuis plusieurs années et prêté par la commune à l’exploitante, sous contrat d’occupation à renouveler chaque année. « L’idée de base était de redynamiser cet endroit, de créer un lieu de vie. Les gens étaient demandeurs d’un lieu où les gens puissent se rencontrer », explique Géraldine Taymans, responsable communication et événements de la guinguette. Petits lampions colorés, meubles en palettes comme mobilier. On est ici dans une guinguette plus « récup » que ses sœurs de Bruxelles Environnement. Au menu par contre, la tendance est aussi au bio et local. Comme tous les kiosques, la guinguette n’est pas qu’une buvette. Plusieurs activités s’y organisent comme concerts, des apéros, mais aussi des lectures de contes, des sessions de danse, de yoga ou des ateliers d’arts plastiques.

« On ne veut pas juste être un lieu de consommation, mais être un lieu ouvert aux gens du quartier, qui peuvent venir à pied », poursuite Géraldine Taymans. Les parents y boivent un verre tranquillement pendant que les enfants jouent dans le bac à sable, les jeunes y boivent l’apéro le soir.

« Même si ça reste ouvert, les codes culturels ou le prix des boissons font que tu ne te sens pas toujours invité. Pourquoi avoir choisi de vendre du jus bio et non du jus d’orange à un euro ? En créant des cadres de vie qui correspondent aux envies d’une population, comment ne pas éjecter les autres ? », s’interroge Claire Scohier d’Inter Environnement Bruxelles, « d’autant que le parc de Forest est historiquement populaire et très utilisé par les familles ». Ce parc est aussi visiblement fracturé, entre le haut du parc, plus bourgeois, et le bas, plus populaire. « On assigne aux espaces publics de recoller les morceaux, mais c’est un leurre. Il s’agit surtout de maintenir une classe moyenne », ajoute la chargée de projet de l’IEB.

« Il s’opère, derrière un objectif proclamé de recréer du lien social la mise en scène d’une urbanité lisse et d’une vie citadine policée dans tous les sens du terme. », Jean-Pierre Garnier, sociologue

« Ces guinguettes sont présentées pour le bien de tous. Sans demander l’avis de tous », regrette aussi Lise, proche d’IEB et habitante de Forest. Comme le rappelle le géographe Mathieu Van Criekingen, « la question de la ‘réappropriation des espaces publics’ est une question précisément politique dès lors qu’elle met en jeu des intérêts et des aspirations divergents portés par des groupes plus ou moins positionnés dans les hiérarchies sociales. » (1) Les acteurs qui portent les projets – qu’ils soient publics ou privés – ont donc une influence sur les usages du lieu. Jean-Pierre Garnier, sociologue français, interroge la multiplication des événements festifs dans les villes. Selon lui, il s’opère, derrière un objectif proclamé de recréer du lien social « la mise en scène d’une urbanité lisse et d’une vie citadine policée dans tous les sens du terme » (2). L’échevin de la revitalisation des quartiers Charles Spapens ne s’en cache pas, en déclarant, « même s’il n’aime pas le mot », que la guinguette de Forest « exerce un contrôle social non négligeable sur le parc ». « Avant, le parc avait mauvaise réputation ; aujourd’hui, il attire les foules », se réjouit l’échevin. Une guinguette rénovée, un parc plus « pacifié », voilà qui est tout bénef pour les autorités communales ou régionales.
Ouverture sur le quartier

Les gestionnaires de la guinguette de Forest entendent l’argument de « repaire à bobos », mais elles se défendent de tout élitisme. « On veille vraiment à ne pas séparer la guinguette du reste du parc. On a conscience qu’il s’agit d’un espace privé dans un espace public et on respecte cette cohabitation, souligne Géraldine Taymans, nous ne disposons pas de beaucoup de chaises ; donc on demande poliment aux gens qui s’y asseyent de consommer chez nous, mais du mobilier en bois est mis à leur disposition à proximité de la guinguette. Ils peuvent s’y installer et manger leur propre repas. » Et de souligner aussi l’installation de toilettes, accessibles à tout le monde. Cette préoccupation d’ouverture se marque aussi dans les activités, que ce soit les lectures de contes organisées en partenariat avec la bibliothèque de Forest, des ateliers d’art, gratuits ou à prix libre, ou la mise à disposition de jeux de société. « On a la volonté l’année prochaine de davantage s’ouvrir au quartier, notamment en allant visiter les maisons de quartier », explique aussi Géraldine Taymans. À l’instar du Bar Eliza de Koekelberg, réputé pour son ancrage citoyen et son dynamisme au sein de la commune.

La Région quant à elle, vu le succès de fréquentation, entend réitérer l’expérience des kiosques, avec, comme la Ministre le déclarait en cette fin de saison des guinguettes, dans La Dernière Heure, « davantage d’activités sportives et culturelles autour des kiosques afin d’attirer encore plus de visiteurs dans les parcs bruxellois ».

(1) Mathieu Van Criekingen, « A qui appartient l’espace public ? », CBCS BIS n°172, Bienvenue dehors ! Sans-abri et espace public, 2014, p.37.

2) Garnier Jean-Pierre, « Scénographies pour un simulacre : l’espace public réenchanté », Espaces et sociétés, 2008/3 (n°134), p. 67-81.

Voir en ligne : Alter Échos

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Dernier ajout : 23 novembre.