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Mixité sociale

Conclusion : de la ville mixte à la ville duale

Publié le mardi 29 mars 2011, par I E B

Mixité et ghetto : au-delà du manichéisme

La mixité n’est ni un bien ou un mal en soi, tout dépend l’usage qu’on en fait, qui en décide et au profit de qui. L’analyse des discours politiques montre très nettement quel objectif inégalitaire peut être assigné au concept : attirer les plus aisés dans des quartiers populaires sans trop se préoccuper des conséquences sur ceux qui y vivent déjà.

Les prosélytes ont beau jeu de disqualifier ceux qui s’opposent à la doxa de la mixité en les accusant de promouvoir des ghettos urbains. C’est oublier que le ghetto au sens premier du terme, chargé d’un imaginaire enraciné dans les ghettos noirs américains n’existe pas chez nous, la lecture des ouvrages de Loïc Wacquant [1] suffit pour s’en convaincre. On l’a vu, les quartiers bruxellois stigmatisés en ghetto sont souvent bien plus hétérogènes que les quartiers accédant au statut de mixité. L’homogénéité se cache là où on ne la souligne jamais : bien plus dans les quartiers périphériques aisés que dans le croissant pauvre.

Ajoutons à cela que le « ghetto » ne peut se résumer à l’image du repoussoir que nos imaginaires réducteurs veulent lui appliquer. Il peut être l’espace de pratiques d’entraide comme le rappelle Sylvie Tissot : « On peut mettre en avant la solidarité de proximité que permet le ghetto et même le foyer de résistance qu’il peut constituer ou au contraire insister sur les problèmes que peut créer l’entassement dans des habitats surpeuplés. » [2]

La mixité ne se force pas

On le répètera à l’envi, la mixité ne se décrète pas. La mixité contrainte est souvent source d’accroissement des tensions et provoque chez les plus nantis (ou les moins mal logés) des stratégies de contournements bien illustrées, dans le domaine scolaire, par les réactions au décret inscription. L’article de François Bertrand éclaire en quoi la proximité spatiale ne crée en rien la mixité sociale. Ceux qui peuvent le plus facilement s’appuyer sur les réseaux externes et s’affranchir de l’environnement de leur lieu de résidence laissent derrière eux ceux qui n’ont pas le choix. Derrière l’égalité de façade, subsistent de profondes inégalités.

La mixité ne tire pas vers le haut mais chasse vers le bas

Croire qu’un brassage des populations permet-trait aux couches populaires d’enclencher un mécanisme d’ascension sociale grâce au côtoie-ment des classes moyennes est un leurre. Pierre Bourdieu, en son temps, a battu ce dogme en brèche. Au mieux, l’ascenseur social fonctionnera pour quelques-uns avec comme conséquence, non pas de voir disparaître la pauvreté mais de priver la classe la plus démunie de ses « élites » en devenir. « La promotion d’un côte à côte entre riches et pauvres et la recherche d’un chiffre d’or de l’équilibre sociologique participe à un glissement vers une vision du monde où s’effacent les rapports de domination. » [3]

La mixité comme cache-sexe de la pauvreté

« La recréation de la mixité perdue résoudrait magiquement le problème des populations défavorisées comme si le seul préjudice dont elles pâtissaient tenait à l’absence auprès d’elles des membres des classes moyennes ? » [4] En réalité, la mixité agit comme un paravent : elle invisibilise la pauvreté par la dispersion de la précarité en changeant la morphologie sociale des quartiers fragiles. Elle occulte les rapports de force dont font l’objet les territoires de la ville et apparaît comme une modalité réconciliatrice des inégalités sociales et des tensions sociales et culturelles. « Au lieu de mener une politique économique et sociale permettant de supprimer la pauvreté - ou au moins de la réduire - , les gouvernements se contentent d’accompagner et de gérer la misère, en se con-tentant de ’mieux’ la répartir, de manière plus ’harmonieuse’, ’équitable’ et ’équilibrée’ » [5].

La mixité ne lutte pas contre les inégalités, elle les entérine puisque si tout le monde était égal il n’y aurait plus de mixité. Ainsi, à Paris, une affiche des Verts lors des élections municipales de 2001 annonçait : « Mixité. La diversité sociale est une richesse » comme si c’était une vertu de maintenir des riches et des pauvres alors que l’idée devrait être d’atteindre une meilleure redistribution au profit de tous et de « déplacer l’argent plutôt que de déplacer des populations ».

L’expropriation du droit au quartier

L’article sur le quartier du Sulukule montre une politique quasi assumée d’expulsion d’un quartier à la différence des politiques de mixité larvées que nous connaissons à Bruxelles. Si celles-ci peuvent à l’occasion afficher elles aussi un cynisme très cru (comme dans les travaux préparatoires du PDI), elles cherchent généralement à sauvegarder quelques apparences. Mais en bout de course, le résultat est identique : il s’agit clairement de remplacer des pauvres par des riches.

La mixité sociale au travers des politiques de revitalisation confine donc à un nouveau mode d’expropriation des plus démunis, une sorte d’expropriation du droit au quartier et à la centralité urbaine. Les formes de relégations en périphérie urbaine décrite par François Bertrand s’accompagnent, en effet, d’une perte de contact avec les services de proximité qui se vit à géométrie variable selon les revenus.

En revenir aux fondamentaux

On ne le martèlera jamais assez : si volonté il y a de prendre à bras le corps la question sociale urbaine et celle de la dualisation de la ville, il incombe aux habitants et militants urbains de défendre collectivement une politique de justice sociale promouvant notamment la construction de logements sociaux en abondance dans toutes les communes, riches ou pauvres, la socialisation du parc de logements privés (par réquisition des logements vides et le contrôle des loyers), une meilleure redistribution des surfaces d’occupation des logements. Mais également d’expérimenter de nouvelles formes d’éducation sur des bases égalitaires et garantir le droit à la centralité urbaine aux services et équipements.

Notes

[1Loïc Wacquant est sociologue, professeur à l’Université de Californie à Berkeley et chercheur au Collège de France. Il a mené de nombreuses recherches sur les ghettos noirs américains et procède à une analyse comparative avec les territoires taxés de ghettos en France.

[2Sylvie Tissot et Pierre Tevanian, « La mixité contre le choix. A propos des ambiguïtés de la politique publique de lutte contre les ghettos », Les mots sont importants, mai 2004.

[3François Bertrand, « Critique de la mixité sociale », Revue Politique, n°67, novembre-décembre 2010, p. 66.

[4Jacques Donzelot, Faire société : la politique de la ville aux Etats-Unis et en France, 2003, p. 336.

[5Sylvie Tissot et Pierre Tevanian, op.cit.

BEM n°246 – 25 mars 2011

BEM n°246 – 25 mars 2011

Dernier ajout : 13 novembre.