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Ce que l’on nous fait faire (pour maintenir la paix sociale)

Publié le mercredi 30 août, par Juliette Keating

Budget participatif, habitat participatif, démocratie participative où seuls participent les citoyens dont il n’y a rien à craindre du choix raisonnable de la couleur des pots de fleurs, concours d’occupation des friches remportés par des associations aussi inoffensives que peu actives, domestication des associations et des collectifs contestataires : la paix sociale a un prix, assez bon marché.

Jardins partagés, cafés associatifs, "squat" d’artistes, lieux d’expérimentations pluridisciplinaires, les communes branchées fourmillent de ces associations conviviales et décontractées adeptes de la positive attitude. On y restaure le lien social, on y expose des créations, on s’implique dans la protection de la planète, on y aide les autres, on y invite les voisins, on fait participer les populations censées se réapproprier l’espace public et on sensibilise les enfants. Ça plaît. Au lieu de cette friche où zonaient des SDF, les carrés bien nets des bacs à légumes bio. Au lieu de ce squat hanté par on ne sait quels fantomatiques anars ou sans-papiers, un collectif d’artistes qui ouvre ses portes deux fois par an. Au lieu de ce camp de Roms, de la pelouse, une estrade et une buvette, des spectacles engagés. Tout est à sa place, on sait qui est où et qui fait quoi, plus une miette d’espace laissé à la marge, plus de rencontres hasardeuses, plus de coins interlopes. La ville est propre. Le prix du mètre carré augmente, la population s’embourgeoise et les édiles s’enorgueillissent du dynamisme associatif de la commune, qu’ils se réjouissent de soutenir par le saupoudrage de subventions qui pompent une partie du budget ainsi maigrement redistribué. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes capitalistes et démocratiques où chacun est encouragé à agir pour la planète, la culture, l’art et son prochain.

C’est ainsi que s’accomplit l’enrôlement de la moyenne bourgeoisie et de la bourgeoisie culturelle prolétarisée, dans l’occupation intégrale de l’espace urbain, dans son gardiennage bénévole et dans la chasse au plus pauvre. Les populations précaires, marginalisées, qui trouvaient auparavant dans les interstices de la ville, ses terrains vagues, ses friches, ses maisons abandonnées, un refuge, sont réduites au trottoir avant de se résoudre à l’exil. L’urbanisation intensive, qui se fonde sur une conception de la ville non plus comme un espace commun à habiter mais comme une source d’investissement et de profits pour les bureaux d’études, les promoteurs et les possédants, fait disparaître peu à peu les espaces vacants. Mais les communes incitent aussi les habitants à gérer par eux-mêmes les dernières parcelles en attente d’être bétonnées puis livrées aux propriétaires. Et pour les sans logis, on encouragera une association d’architectes inventifs qui sauront imaginer la cabane parfaite pour le réfugié, le Rom, le SDF, sans toutefois leur céder le foncier sur lequel installer ces roulottes écoresponsables et qu’elles servent.

Budget participatif, habitat participatif, démocratie participative où seuls participent les citoyens dont il n’y a rien à craindre du choix raisonnable de la couleur des pots de fleurs et de celui de l’emplacement du boulodrome là où la mairie l’a déjà acté, concours d’occupation des friches remportés par des associations aussi inoffensives que peu actives, domestication des associations et des collectifs contestataires : la paix sociale a un prix, assez bon marché.

Gardienne de son frère de misère, qu’elle participe à chasser du lieu qu’il habitait ou pourrait habiter, l’association précairement logée et chichement subventionnée devient aussi la gardienne d’elle-même. Comment persister dans la critique politique et sociale, qui était parfois la raison d’être de l’association, quand sa survie dépend des petites subventions distribuées de manière discrétionnaire par l’équipe municipale et dont on sait qu’elles peuvent disparaître d’un trait de plume ? L’action potentiellement subversive de ces occupations de l’espace public par des collectifs, ne peut que s’affadir, voire se transformer en relais docile de la politique du pouvoir en place, qu’elle critiquait tant au départ. En guise de réappropriation de l’espace public par les habitants quels qu’ils soient, un mille-feuilles associatif qui place les associations en concurrence pour la jouissance de lieux de plus en plus rares. Dès lors, on comprend pourquoi l’on trouve si peu d’associations, voire aucune, se proposant d’aider les familles Roms que la municipalité veut chasser du territoire, et leur préférence pour des actions ciblées sur des publics moins enracinés localement, les mineurs étrangers isolés par exemple. On comprend aussi la multiplication d’associations vitrines auxquelles n’est demandée aucune activité réelle, sinon la rédaction d’un argumentaire utilisant les éléments de langage dans l’air du temps, bien suffisant pour qu’on leur confie la clé et la surveillance d’un hangar désaffecté qui ne pourra plus être squatté. Et si les bénévoles effectuent gratuitement le travail social et l’animation du quartier, c’est encore mieux.

Pendant ce temps, le libéralisme continue son travail de sape. Les pauvres sont de plus en plus nombreux et de plus en plus pauvres, les allocations diminuent, la précarité de l’emploi, du logement s’accentue. La marchandisation poursuit son avancée totalitaire. Tout est privatisé. S’organiser en collectifs, en associations de défense contre la violence du pouvoir économique et de ses alliés politiques, est maintenant une question de survie pour une part croissante de la population. Nous avons besoin de vraies cantines solidaires, de potagers locaux, de maraudes pour la récupération des rebuts utilisables, gâchis de la société de consommation, d’espaces où exposer l’art hors marché que les galeries refusent, de squats ou de nouvelles formes d’habitats pour loger ceux qui sont laissés à la rue, d’hébergement et d’accueil pour les réfugiés qui subissent les agressions de l’État policier. Le pouvoir l’a bien compris. Qui ne cède pas aux sirènes de la récupération et de la mise sous tutelle des actions politiques, sociales ou culturelles entreprises, se voit aussitôt traité en criminel. La bourse ou la vie est une alternative trop rude pour une dictature douce. La subvention ou la prison ?

Voir en ligne : Le blog de Juliette Keating

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