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Ce que Paris aurait pu être : « Paris ville ouvrière. Une histoire occultée (1789-1848) »

Publié le mardi 19 janvier

Un essai à lire en une nuit. Documenté, détaillé, passionné, publié dans un volume soigné, élégant, sobre, riche en lithographies, photographies, graphiques, tableaux, plans et aquarelles de l’époque, le tout accompagné par un index très détaillé et des notes d’une précision émouvante. Son but : reconstruire l’histoire qui n’a jamais été écrite sur Paris, celle des quartiers populaires, de la vie économique, sociale et politique qui avait cours à la moitié du XIXe siècle, avant qu’elle ne soit réprimée dans le sang, dans les réformes urbaines, dans la centralisation et la démocratie représentative1. L’œuvre de Maurizio Gribaudi, professeur à l’EHESS de Paris et auteur, entre autres, d’un remarquable essai sur les quartiers populaires de Turin2, se fonde sur un important travail de terrain et d’archives tout en offrant une vision globale sur les problématiques abordées ; visionnaire comme Ernst Bloch, Gribaudi est autant philologue et omnivore que Carlo Ginzburg. C’est parce que Gribaudi emploie toute donnée utile, à partir des plus bureaucratiques, des plus prosaïques, des plus obliques comme des listes cadastrales, des lithographies, des cartographies ou des adresses des domiciles des administrateurs qui, repérées sur une carte, donnent une idée de leurs provenances et donc positionnements.

La première partie de l’essai se consacre à la déconstruction de tout préjugé, toute approximation, toute invention romantique, toute partialité inscrite dans l’histoire d’une ville bourgeoise de lumière résidant sur les Grands Boulevards, une ville qui paraîtrait bien éloignée des quartiers pauvres et ouvriers considérés comme des berceaux de maladies, d’épidémies, d’ignorance, d’abandon. Obstinément, Gribaudi confronte les données historiques et administratives, les descriptions littéraires et scientifiques, les comptes rendus, les images et les imprimés, démasque tout stéréotype folklorique pour nous montrer une réalité autre.

La deuxième partie du livre, le volet constructif, nous montre toute la maîtresse microhistorique dont Gribaudi est capable : c’est la partie où, nourri d’images « plus précises » (plans, lettres, extraits, documents sanitaires, données judiciaires et immobilières, bilans, actes policiers, tableaux, données sociologiques, démographiques, sur le développement de l’industrie et des activités artisanales, etc.) il brosse le portrait de quartiers vifs, actifs et économiquement, socialement, politiquement innovants. Il est évident que l’histoire racontée avec passion par Gribaudi, chercheur doué d’un talent narratif indéniable, nous parle avec urgence du présent. C’est l’histoire des grands intérêts qui ont su effacer un tissu artisanal dense, démocratique, associatif, fondé localement. D’une répression sous couvert d’urbanisme, via l’architecture et un affrontement violent avec les masses. D’un procès antidémocratique qui a pu s’imposer, trouver son consentement, grâce à des supposées raisons d’hygiène, des supposés risques sanitaires, une supposée dégradation morale. L’histoire d’un anéantissement qui commence par une « règlementation » des chants, des danses et des fêtes de quartiers.

Enfin, le troisième chapitre nous décrit les faits intervenus entre 1830 et 1848 : les révoltes de rues offrent aux classes ouvrières la prise de conscience de leur puissance et Gribaudi, à partir de la presse locale, nous montre le fragile moment où l’on essaya de recueillir et d’organiser un modèle alternatif à celui des quartiers de l’Ouest. Les émeutes du 1848, toutefois, préparèrent la voie à Haussmann et à l’annihilation de ce modèle social et économique alternatif. La liste des 84 arrestations effectuées par la police entre le 19 et le 20 octobre 1830 est aussi émouvante qu’une page de Modiano : « Scolastique Boula, couturière, vagabondage ; Louis Joseph Langlace, maçon, jeu prohibé ; Jean Baptiste Salle, ébéniste, trouble et rassemblement ; Victoire Baffeoil, maîtres d’études, injures et voies de fait ; Jean Louis Lubin Jalon, cordonnier, sans moyens d’existence.. ».

 

Notes :
1 - Cette dernière aurait appauvri, au fil du temps, les coopératives et associations qui avaient une influence directe sur l’économie locale
2 - Itinéraires ouvriers. Espaces et groupes sociaux à Turin au début du XXe siècle, EHESS, 1987

Voir en ligne : http://www.nonfiction.fr/article-80...

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Dernier ajout : 3 décembre.