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Cachez cette prostitution que mes électeurs ne sauraient voir

Chedia Leroij – 29 mai 2018

Publié le mardi 29 mai, par Chedia Leroij

La commune de Bruxelles-Ville, par le biais de son nouveau bourgmestre Philippe Close, a récemment affirmé sa volonté d’en finir avec la prostitution dans le quartier Alhambra. Derrière le discours politique se réclamant du « combat des femmes » [1], les situations concrètes vécues par les personnes prostituées trahissent davantage un soucis électoraliste.

Sur les deux dernières décennies, les origines mais aussi le nombre de personnes qui exercent la prostitution dans les rues du quartier de l’Alhambra (dit encore quartier Yser, qui se compose des quatre rues autour du Théâtre national flamand, le KVS) ont beaucoup évolué. Au début des années 2000, la prostitution débordait le quartier en lui-même avec une prostitution sur le boulevard Albert II, et le boulevard d’Anvers. Les femmes albanaises, et les travestis et transsexuels en grande majorité équatoriens, se partageaient les boulevards tandis que dans le quartier Alhambra lui-même se regroupaient plutôt les anciennes belges et les consommatrices de drogues. Sous la pression des bureaux situés le long d’Albert II qui menaçaient de déménager, les communes de Schaerbeek, Saint-Josse-ten-Noode et Bruxelles-Ville, de crainte des possibles pertes fiscales, se sont accordées de manière officieuse pour centraliser la prostitution de rue dans le quartier Alhambra.

Au cours de ces mêmes années, en partie suite aux politiques de lutte contre les réseaux de proxénètes albanais connus pour être extrêmement violents, les femmes albanaises ont peu à peu laissé la place à des Russes et des Moldaves, elles-mêmes remplacées progressivement par des femmes venues de Roumanie et de Bulgarie. Il subsiste néanmoins un petit groupe de femmes albanaises qui en ont fait leur activité principale. Un certain nombre de Belges, moindre que dans le passé, continuent à exercer dans l’Alhambra. Enfin, depuis quelques années, des travestis bulgares, roumains et issus d’Afrique du Nord s’y prostituent aussi.

Quelle forme de prostitution ?

La prostitution à l’Alhambra est a priori plus facile « d’accès » que, par exemple, dans les vitrines de la rue d’Aerschot en ce qu’elle n’exige pas d’avoir de permis de travail. C’est aussi l’un des rares lieux publics où peuvent exercer les travestis et transsexuels. Les personnes que rencontrent les associations de terrain sont aux prises avec des problèmes divers liés notamment au titre de séjour, à une très grande précarité économique, ou encore à des assuétudes [2]. Certaines associations évoquent une prostitution en « mode survie » dans laquelle, en l’absence d’autres revenus et d’autres alternatives, l’argent issu de l’activité prostitutionnelle est essentiel. Feue l’association « Entre 2 » dont les locaux se situaient au cœur du quartier avant leur fermeture l’année dernière, rapportait par exemple l’existence d’une prostitution occasionnelle de « fin de mois », pour pouvoir remplir le frigo.

La prostitution prend place dans des hôtels de passe, dans les voitures des clients, dans des studios aux alentours ou chez des particuliers qui mettent une chambre a disposition. Mais ces dernières années, suite à la précarisation économique extrême des prostitué·e·s du quartier, une partie d’entre elles et eux n’ont d’autre choix que d’économiser le prix d’une chambre dans un hôtel de passe, et font leurs passes dans l’encoignure des portes d’immeubles, l’un des objets de conflits avec certains riverains.

À l’origine de cette précarisation on trouve une « crise du client » qui s’explique en partie par la crise économique générale mais aussi par les politiques communales de plus en plus dures menées à l’égard des prostitué·e·s dans le quartier.

Concrètement cette crise se traduit par une baisse dramatique des tarifs, qui seraient descendus à 20 ou 10 euros la passe, ou pour certain·e·s directement en doses de drogue, mais aussi des marges de manœuvre restreintes pour refuser des clients, des pratiques a risques ou des rapports « trash ».

Fabian Drianne : [avec la crise du client] une fille qui venait à la base 4-5 h reste désormais 6-7-8 h, parfois plus. Quand il pleut, il fait froid, c’est dur. Quand tu as un seul client t’as le choix entre le sandwich ou le paquet de clope […] Un jour je suis en travail de rue et je vois un clochard qui sort d’un hôtel avec une fille que je connais, derrière. La fille se pince le nez. Je lui demande : « mais pourquoi tu acceptes de monter avec un client pareil ? » Elle me dit qu’elle avait passé deux jours sans clients et que si elle ne prenait pas celui-là elle risquait de faire encore une journée sans client. Et derrière il y a des loyers à payer, etc. Donc les filles doivent se faire violence, on n’est pas juste dans une discussion, on est dans un contact physique rapproché, avec tout ce qui va avec, les odeurs… Il y a 10 ans elles auraient refusé ce type de client […] elles n’auraient pas accepté des clients dangereux, sales, grossiers…

Réglementer la prostitution

La Convention pour la Répression de la Traite des Êtres humains et de l’Exploitation de la Prostitution d’autrui, texte du 2 décembre 1949 émanant des Nations Unies, interdit toute pratique administrative organisant la prostitution (fichage, encartage, contrôle médical spécifique…). La prostitution ne peut pas faire l’objet de règlements publics spécifiques. D’un côté, la prostitution ne constitue pas en Belgique une infraction en soi, mais bien tout ce qui l’organise : le proxénétisme, le racolage actif, la publicité. De l’autre, la Convention de New-York est non contraignante. Ces deux éléments ouvrent la possibilité aux réglementations locales de la prostitution.

Ainsi, dans le quartier Alhambra, trois règlements successifs ont été adoptés pour enrayer l’activité prostitutionnelle d’abord sous Freddy Thielemans (2001-2013) en 2011, puis en 2016 sous Yvan Mayeur (2013-2017) après que le premier ait été cassé par le Conseil d’État suite à un recours introduit par plusieurs prostitué·e·s et espace P…, et le dernier en 2017 sous Philippe Close.

Tous ces règlements visent à entraver l’exercice de la prostitution en sanctionnant un large panel de comportements : rouler de manière anormalement lente dans une série de rues du centre, faire savoir par des signes ou des attitudes qu’un acte sexuel contre rémunération est proposé, ou encore le simple fait d’entamer une conversation avec des personnes prostituées.

Les premiers règlements ont donné lieu à une série de sanctions administratives communales (SAC) à l’encontre des clients avérés ou supposés. « Supposés », car, en effet, l’étendue des comportements visés étant extrêmement large, il a par exemple été rapporté le cas d’un habitant du quartier sanctionné à répétition parce qu’il avait pour habitude d’apporter du réconfort aux prostitué·e·s.

En pratique, les « clients » recevaient directement à leur domicile l’amende dont l’intitulé exposait explicitement à la vue des autres membres du ménage qu’il y avait eu infraction au règlement de police relatif a la prostitution.

Du côté des prostitué·e·s, ils et elles préféraient payer plutôt que contester et s’avancer dans une longue procédure. En effet, avec les SAC il ne s’agit pas pour l’État, comme dans une procédure judiciaire, de prouver la culpabilité de la personne sanctionnée ; mais c’est à la personne de saisir le tribunal pour contester sa culpabilité.

Dans les faits, rares sont les personnes qui ont entrepris cette démarche administrative. D’autant plus quand une partie des personnes étaient dans des conditions de précarité et de désorganisation qui ne leur permettaient pas d’envisager de contester une SAC, ou qu’elles auraient pu craindre le stigmate associé à la prostitution. Les SAC ont donc été mises au service d’une politique du « fait accompli » en pariant sur l’effet de dissuasion d’une application à répétition.

Les deux règlements ayant été cassé par le Conseil d’État, Yvan Mayeur en a fait adopter un nouveau en août 2017, en tous points similaire aux précédents, si ce n’est qu’il est assorti non plus de SAC mais de peines de polices. Sitôt arrivé à la tête de la commune, suite aux déboires de son prédécesseur, Philippe Close s’est empressé de faire appliquer de manière très dure ce règlement à grand renfort de forces de l’ordre jour et nuit, pendant le mois de novembre et depuis février. Du côté client, cela s’est traduit par une augmentation drastique des contrôles de police aux infractions de roulage. Les prostitué·e·s, elles et eux, sont emmenées à répétition au poste, où la police sous couvert d’un accord avec le procureur du roi, leur propose une transaction d’un montant de 100 euros sous menace, en cas de refus, de poursuites judiciaires, ou d’une détention prolongée au commissariat.

Fabian Drianne : généralement les filles acceptent, en renonçant soi-disant à leur délai de 15 jours pour payer. Parce que normalement une transaction pénale, tu as un délai de 15 jours pour payer et le paiement se fait sur un compte du SPF Finance, c’est la loi. Là c’est de la main à la main avec les flics. Et comble, il y a deux PV d’audition, une fille dit qu’elle n’avait que 50 euros, qu’elle a du appeler une copine pour qu’elle amène 50 euros au commissariat. Summum : une roumaine n’avait que 90 euros, elle est allée en voiture avec la police, retourner dans le quartier pour demander 10 euros à une copine à elle. C’est vraiment du racket.

Cette pratique, dont il reste à prouver qu’elle est légale, s’ajoute aux pratiques courantes de la police, notamment le fichage des nouveaux et nouvelles arrivé·e·s, bien qu’une telle mesure entre en contradiction avec la Convention de New-York de 1949 précitée.

Une certaine continuité

L’application particulièrement sévère du règlement exprime un durcissement des politiques communales en matière de prostitution et un déni de plus en plus affirmé de la parole des associations de terrain et encore plus de celle des premiers et premières concerné·e·s. Elle sonne notamment le glas des tentatives de dialogue entre une portion des parties concernées – police, associations de terrain, service de prévention de la commune, Espace P… et Pag-Asa – au sein d’une plateforme d’intégration concertée de la prostitution (PICEP), initiée en 2013 par Freddy Thielemans. Elle s’inscrit également dans dans la continuité d’un ensemble de mesures prises à l’encontre de la prostitution dans le quartier.

Depuis quinze ans, dans l’objectif affiché d’améliorer le bien-être des riverains (non prostitués), outre les trois règlements précités, la Commune a pris des mesures dans tous ses domaines de compétences possibles pour réduire ce qu’elle présente comme les nuisances liées à la prostitution. En matière d’urbanisme, la commune a supprimé les bancs sur lesquels se reposaient les prostitué·e·s, a entravé physiquement certaines entrées du quartier pour y réduire le carrousel de voitures, augmenté l’éclairage, installé des caméras de surveillance… Elle a aussi fait fermer des cafés réputés être des bars « à prostitution », notamment le café Tropicana, et racheté des bâtiments pour en faire des logements et empêcher l’installation de nouveaux bars « louches ». En outre, elle met la pression sur les bars en leur refusant ou leur supprimant les permis de terrasse.

Sous Freddy Thielemans, la commune a mis en place des taxes spécifiques sur les hôtels de passe dans l’objectif de les asphyxier financièrement et d’asphyxier conjointement la prostitution dans le quartier. Avec succès, puisque depuis les années 2000, deux des quatre hôtels de passe ont ainsi mis clé sous porte.

La commune soutient aussi des initiatives privées qui manifestent plus largement son projet de gentrification du quartier, telle que l’installation du Flamingo, un café Nicolay [3]. Cette installation, dont l’objectif est de drainer un autre type de population, vise aussi directement à empêcher le racolage sur le trottoir occupé par la terrasse du bar.

Ces mesures sont en grande partie impulsées par le comité Alhambra, réserve électorale des bourgmestres successifs, et qui s’est constitué en 1999 dans l’objectif de mettre fin à la prostitution dans le quartier. Ce qui se traduit d’ailleurs par un redoublement des mesures à l’encontre des clients et des prostituées en période pré-électorale. Le Comité prend lui-même des initiatives directement à l’encontre de prostitué·e·s, ou des initiatives pensées comme des actions mixtes d’amélioration de la qualité de vie du quartier et d’occupation du territoire. Outre une pression régulière sur les autorités communales, il a par le passé entrepris des actions telles que le recouvrement de produits tachant des plots de trottoir sur lesquels les prostitué·e·s se reposent parfois ; il a aussi ouvert un potager biologique et réclame la mise en place d’un marché bio dans l’objectif que l’espace ainsi occupé empêche le racolage.

Le combat des femmes ?

On est tenté de se demander quelles sont ces femmes pour lesquelles Close prétend combattre, et dans quelle mesure les politiques communales de la ville de Bruxelles en matière de prostitution produisent plutôt qu’elles n’éradiquent cette « misère humaine », dont Close déclarait via la presse qu’il ne serait pas le « sparadrap ».

Pour les associations de terrain, ces politiques génèrent une précarisation accrue des prostitué·e·s et déplacent l’activité prostitutionnelle. Ce déplacement a lieu soit vers des formes dites privées de prostitution, notamment via des zones de contacts liées aux nouvelles technologies (internet, chat, réseaux sociaux…) ; soit vers d’autres villes. Dans les deux cas, avec ce glissement vers des formes plus clandestines de prostitution, ces personnes deviennent beaucoup moins accessibles aux associations de terrain, ce qui augmente leur risque d’une exclusion sociale et sanitaire. En outre, la clandestinisation rend aussi beaucoup plus difficilement repérables les situations de traite des êtres humains.

Fabian Drianne : Close a été clair dans la presse quand il dit « je veux éradiquer ». On éradique des rats. On parle d’animaux, on parle de rongeurs nuisibles. Il aurait dit « je veux trouver une solution à un quartier d’habitation et permettre à mes riverains un bien-être, tout en prenant soin des personnes prostituées… » non « éradiquer », il s’en fout de ce qu’elles vont devenir. Ça vote pas un Roumain, une Bulgare. […] Close, il a une méconnaissance du système social. C’est affligeant. Il nous a dit en réunion : « Mais elles peuvent aller au CPAS ». Mais une Bulgare ou une Roumaine n’a pas droit au CPAS à moins d’avoir une carte E+. « Oui mais elles ont au moins droit aux soins médicaux ». Oui on peut demander l’aide médicale urgente au CPAS mais il faut savoir que maintenant les CPAS sont tenus d’informer l’Office des Étrangers. « Ah mais ça c’est la faute à Francken, vous n’avez qu’à vous adresser à lui… »

Peut-être aurait-il été plus juste pour Philippe Close d’affirmer que la misère de femmes mais aussi de travestis et de transsexuels, surtout si ils et elles sont étrangers-étrangères, ne suscite son intérêt que dans la mesure où elle dérange la conquête progressive mais déjà bien avancée – et encouragée – d’un type de population plus rentable fiscalement et électoralement sur le territoire de sa commune. À sa défense, on ne peut pas lui reprocher d’innover en la matière puisqu’il ne fait que durcir l’agenda politique de ses deux prédécesseurs socialistes.

Les données de cet article sont issues de l’étude que nous avons réalisée conjointement avec Renaud Maes, (2016), « Étude relative aux nouvelles formes de prostitution à Bruxelles, et visant à l’obtention de données comparatives à l’égard de la prostitution et de la traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle au sein de 3 villes européennes, Bruxelles », Commission communautaire commune ; complétées par un entretien réalisé en mars 2018 avec Fabian Drianne, assistant social à Espace P…

Notes

[1Voir l’article « Abolir la prostitution ? »

[2Terme médical désignant l’accoutumance à une drogue.

[3Sur les cafés pour la jeunesse branchée et aisée, voir le dossier « Service au bar », Bruxelles en mouvements n°266 – Septembre-octobre 2013.

Études et analyses 2018

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Dernier ajout : 16 novembre.