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Bruxelles, une ville sensible à l’eau ?

Publié le mardi 1er mars, par Manon Legrand

On ne la voit pas toujours mais l’eau est un élément essentiel à la vitalité des villes et ses habitants. L’approche « sensible » de l’eau dans la ville donne une nouvelle dimension à la gestion de l’eau de pluie en faisant le lien entre la gestion de l’eau, l’aménagement de territoire urbain et la perception urbaine. Une approche du cas bruxellois à l’aune de ce concept novateur.

Catalina Dobre, doctorante-aspirante FRS-FNRS à la Faculté d’architecture La Cambre-Horta, étudie le cas bruxellois à l’aune de ce concept novateur. Nous l’avons rencontrée « au cœur de la vallée du Maelbeek », tient à préciser la jeune femme spécialiste de Bruxelles sous terre.

Alter Échos : Qu’entend-on par « ville sensible à l’eau » ?

Catalina C. Dobre : Ce concept a été développé en Australie à partir du début des années nonante, en réaction aux effets de l’urbanisation. Sur le modèle américain, les maisons quatre façades se multipliaient, prenant de plus en plus d’espace, entraînant une diminution des espaces verts et une augmentation de la consommation d’eau. La pollution des rivières augmentait. L’Australie a commencé à s’interroger sur le rôle de l’eau de pluie : comment la capter et utiliser ? comment la traiter ? en relation avec la nature. Des chercheurs en Australie ont commencé à connecter urbanisation et gestion de l’eau. Ils ont mis en avant l’importance d’une planification urbaine qui tienne compte de la gestion de l’eau. C’est ce qu’on appelle une approche de « ville sensible à l’eau » ou « water sensitive city » Elle n’existe pas en tant que telle. Il s’agit d’un concept, d’un objectif a étendre dans le futur. Le concept a connu un nouveau développement en Australie dans les années 2000, au moment où, à la suite de fortes sécheresses, les réserves d’eau ont diminué drastiquement sur la côte ouest du pays. C’est alors qu’ils se sont dits : il faut s’adapter à l’urbanisation mais aussi au changement climatique. L’Australie a alors opté pour une gestion de l’eau plus intégrée, qui ne concerne pas seulement l’eau de pluie mais aussi les eaux potables et usées. On peut définir la « water sensitive city » comme une ville qui a la capacité de se protéger face aux risques hydriques comme la pollution, les inondations… ; qui peut s’adapter à l’urbanisation et au changement climatique ; qui intègre l’aspiration des habitants à entrer en relation avec le milieu urbain et l’eau. Comment on la consomme, comment on l’utilise, etc. Le facteur humain est très important : il s’agit de voir comment l’humain est partie prenante dans le cycle de l’eau.

Jardin botanique avec technique de phytoremédiation à Melbourne. Crédit : Catalina Dobre
Jardin botanique avec technique de phytoremédiation à Melbourne. © Catalina Dobre

A.É. : Ce concept existe-t-il en Europe ?

C.D. : En Europe, on parle davantage de ville durable. En lien avec ce concept, plusieurs technologies se sont développées pour changer la gestion de l’eau de pluie, avec l’idée d’en faire une ressource et non une nuisance. En fait, cela est une idée déjà bien reconnue dans le monde. Les noms qu’on lui donne diffèrent avec la zone géographique. En France par exemple, on parle de techniques alternatives de gestion de l’eau de pluie. La Belgique a repris ce terme.

A.É. : Vous travaillez sur la ville de Bruxelles. Quels sont les constats que vous faites en matière de gestion de l’eau ?

C.D. : Le premier constat que j’ai observé à Bruxelles est la présence d’associations qui travaillent cette question, comme les États Généraux de l’Eau ou la Coordination Senne. La question de l’eau est très liée à l’histoire de Bruxelles, où il existe un tas de petites vallées autour de la grande vallée de la Senne. L’urbanisation a rendu ces rivières souterraines. C’est dommage parce que les citadins ne les connaissent pas, et ne peuvent pas profiter de cet élément pourtant important pour eux au niveau paysager. Un travail d’embellissement des berges est nécessaire. Bruxelles Environnement travaille sur les eaux de surface avec un programme intéressant, « le maillage bleu », pour remettre à ciel ouvert des parties de la Senne et ses affluents et aménager des espaces publics autour. Un gros travail a déjà été fait autour de la vallée de la Woluwe ainsi que dans la vallée de Molenbeek pour séparer les eaux propres des eaux usées.

À part les enjeux paysagers et environnementaux évidents, c’est un enjeu important aussi dans la gestion de l’eau à Bruxelles. Dans un premier temps, l’eau des rivières arrive dans le système d’égouttage, et non dans la Senne, en raison du développement et de l’urbanisation de la ville. À Bruxelles, le système d’égouttage est unitaire, ce qui veut dire que l’eau de pluie et les eaux usées sont drainées par le même réseau des collecteurs. En cas de fortes précipitations, la quantité de l’eau de pluie augmente très vite et surcharge le système. Mettre à ciel ouvert des petites rivières et les relier à la Senne permet d’éviter que l’eau propre des sources surcharge le système d’égouttage. En deuxième point, ce programme sert aussi a améliorer la qualité de l’eau des rivières, comme la Senne.

A.É. : La construction du bassin d’orage sous la place Flagey en 2006 constitue une étape importante dans l’histoire de l’eau à Bruxelles…

C.D. : C’est un moment intéressant car cela a posé plusieurs questions. Habitants et associations se sont mobilisés pour remettre en question la technique traditionnelle de gestion de l’eau et défendre des techniques alternatives. L’idée était de montrer qu’il existe des alternatives à la construction d’un bassin d’orage qui peuvent apporter plusieurs bénéfices au milieu urbain. Un bassin d’orage a un but précis : aider le système d’égouttage en cas de grosses pluies, mais il n’apporte aucune valeur ajoutée par rapport au paysage urbain. Il faut aussi penser à ce qui se passe au-dessus de la terre ! Par contre, les techniques alternatives ou sensibles à l’eau engagent une stratégie à long terme et permettent de comprendre que chaque partie de l’espace urbain peut jouer un rôle dans le système de l’eau.

Etang artificiel alimenté par de l’eau de pluie, à Berlin. Crédit : Catalina Dobre
Étang artificiel alimenté par de l’eau de pluie, à Berlin. © Catalina Dobre

A.É. : Des exemples de « techniques alternatives »…

C.D. : Il s’agit par exemple de récolter les eaux du toit dans des citernes d’eau et de récupérer cette eau de pluie pour la maison. On peut aussi citer l’installation de surfaces perméables pour que l’eau s’infiltre dans le sol, comme des toitures végétalisées. Forest a mis en place un parking perméable, composé de dalles qui laissent passer l’eau. C’est une réelle valeur ajoutée. Cela engendre davantage de zones vertes et donc un air plus sain. Une gestion sensible de l’eau est un enjeu paysager et environnemental.

A.É. : Qu’en est-il du projet de Bassin Versant solidaire à Molenbeek ?

C.D. : Il s’agit d’une démarche des États généraux de l’eau à Bruxelles. L’idée est de créer des bassins versants solidaires, c’est-à-dire de ne plus penser la gestion seulement par commune mais de créer une solidarité entre les différentes communes et les habitants dans la Vallée du Molenbeek.

Cette expérience est intéressante car elle montre que la gestion de l’eau n’est pas seulement une question technique mais un questionnement citoyen. De plus, cela rappelle aussi que ce ne sont pas uniquement aux opérateurs de l’eau à gérer le problème de l’eau. L’idée d’un bassin versant solidaire est un bel exemple d’une approche sensible à la gestion de l’eau en ville.

A.É. : L’approche sensible de l’eau permet de rappeler aussi que l’eau est un Bien commun…

C.D. : Oui, et pas seulement une chose à consommer. Il faut se poser la question : « que peut-on donner à l’eau ? ». On doit veiller à ne pas trop polluer, pas trop consommer. Mais en Belgique, nous ne sommes pas confrontés au manque d’eau. En Australie, les sécheresses ont augmenté la sensibilisation. La crise aide. On se questionne souvent sur un sujet quand il y a problèmes. Bruxelles doit apprendre à agir même quand il n’y a pas une crise, comme des fortes inondations ou de pénurie d’eau. Aujourd’hui, les idées de ville sensible restent dispersées mais, je pense qu’elles vont gagner de plus en plus de reconnaissance.

A.É : Bruxelles a sorti son deuxième « Plan de gestion de l’eau » pour les cinq années à venir. Peut-on y trouver des signes d’une approche « sensible » de l’eau ?

Ce plan de gestion entend répondre aux directives de l’Union européenne en matière de politique de l’eau. Tous les pays européens en adoptent. Bruxelles s’est dotée d’un premier plan en 2012. Elle vient de sortir son deuxième. Plusieurs mesures « sensibles » à l’eau sont à noter. Il y a une démarche d’intégrer des réflexions concernant les eaux de surface avec les problèmes d’inondation. Il s’agit d’un pas en avant. La mise à ciel ouvert des rivières est à l’agenda. Le plan prévoit aussi un monitoring de la qualité de l’eau de surface. Cela démontre une vision à long terme. Comme beaucoup des villes dans le monde, Bruxelles a encore beaucoup d’étapes à franchir pour devenir une ville sensible à l’eau mais, il y a aussi plusieurs point forts déjà existants qui l’aideront dans la transition.

Voir en ligne : Alter Échos

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