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Bruxelles et les gated communities

Claire Scohier — 30 mars 2011

Publié le mercredi 30 mars 2011, par IEB

Le film que nous allons voir « La Zona », aborde le sujet des gated communities, ces forteresses résidentielles, dans la ville de Mexico. On y assiste à la confrontation entre des jeunes venus des bas quartiers (les barrios, sorte de bidonvilles) et les habitants de ces univers clos, aseptisés et ultra-sécurisés, entourés de murs quasi infranchissables, de caméras de surveillance, dotés d’une milice privée, un monde aisé mais gouverné par la peur.

Il s’agit du modèle américain des gated communities. Ce modèle émerge à partir des années 90, décennie qui poindre avec force la logique sécuritaire. Cette logique va rapidement contaminer l’architecture et l’urbanisme en s’inspirant du modèle de l’espace défendable qui apparaissait déjà aux États-Unis dans les années 70.

Le gated, un enfermement physique et social

Fermeture physique : le gated est un auto-enfermement dans des résidences entourées de murs ou de grilles, surveillées par des dispositifs électroniques ou gardées par des vigiles qui refoulent les visiteurs non conviés. Les dispositifs vont parfois jusqu’à évoquer une fermeture quasi carcérale.

Fermeture sociale : le gated rassemble une population homogène issue de la classe bourgeoise ou moyenne aisée. Il y a une recherche de l’entre-soi, un refus de tout ce qui ne nous ressemble pas. Ce type de quartier pratique une ségrégation volontaire, un retrait de la société, une volonté d’exclure certaines catégories de population, considérées comme inciviles ou dangereuses. Les résidents extérieurs sont perçus comme des étrangers, voire des ennemis virtuels. On mise sur les vertus de l’entre-soi au détriment de l’altérité. L’autre est toujours perçu comme un danger potentiel.

Ces structures répondent à un double mouvement : une réponse sécuritaire à l’accroissement des inégalités sociales au niveau macro, la recherche individuelle de sécurité au niveau micro.

Une réponse sécuritaire liée à une question sociale

Les gated communities démarrent dans les années 80, période de grande dérégulation et libéralisme économique. Ils connaissent un boom au milieu des années 90 : environ 8 millions d’Américains y résident à ce moment. Or au début de la décennie 90, le cinquième de la population états-unienne gagne autant que l’ensemble des quatre cinquièmes restant, soit le plus grand écart depuis l’après-guerre. Le modèle s’est exporté particulièrement vers l’hémisphère Sud là où la dualisation est particulièrement frappante : Johannesburg (Afrique du Sud) à Sao Paulo (Brésil), en passant par Nairobi (Kenya) ou La Paz (Bolivie). De tels espaces clos existeraient aussi en France et seraient également en développement, surtout avec la montée de l’intérêt médiatique pour le sentiment de sécurité. De tels quartiers existent ainsi à Toulouse, Cannes, Lyon, Montpellier, Aix en Provence. Un des plus anciens est le quartier dit de la Villa Montmorency situé dans le 16e arrondissement de Paris, près de la Porte d’Auteuil (1853).

Une réponse paradoxale à une demande de sécurité

Le gated communities est une réponse paradoxale à la demande de sécurité puisqu’elle protège les riches par leur auto-enfermement. Les riches qui se soumettent à ce régime de protection mène leur vie sous la surveillance permanente des dispositifs qu’ils ont eux-mêmes appelé de leurs vœux pour surveiller l’autre (remettre des listes d’invités, avoir toujours son badge, problèmes de pannes,..). En définitive, le gated communities entretient le phénomène qu’il est censé combattre. Loin de réduire le sentiment d’insécurité, ces enclaves les augmentent. La vie surprotégée rend l’individu intolérant au moindre bouleversement de sa vie bien ordonnée et angoissé à l’idée de toute confrontation de ce qui n’appartient pas à son monde. On le verra dans le film, ces formes d’habiter créent surtout un univers paranoïde en accentuant le sentiment d’insécurité et le climat de méfiance générale. La multiplication des murs et des clôtures peut produire un effet anxiogène qui laisse à penser que si la zone est clôturée, c’est qu’elle n’est pas sûre (Barron, 1998). Paysage de la peur ou écologie de la peur comme le décrit Mike Davis dans son ouvrage célèbre City of Quartz (1990).

Les sociologues américains et les criminologues ont mis à jour ce phénomène : au moins nous sommes confrontés à des situations d’insécurité au plus notre seuil de tolérance à celles-ci diminue mais ausi au plus notre sentiment d’insécurité est susceptible de s’accroître, notre rapport à l’insécurité devenant fantasmagorique. Le sujet vit par procuration les agressions subies par d’autres. Ainsi, selon les chiffres bruxellois, les atteintes à l’intégrité physique représentent une petite minorité des actes de délinquance alors qu’ils représentent une grande part de notre imaginaire (7%). Alors que les discours des médias et des politiques réduisent le plus souvent l’insécurité à la petite délinquance, le Moniteur de la sécurité démontre chaque année que c’est la vitesse automobile qui insécurise le plus les gens. Enfin, des études démontrent que l’être humain est bien plus fragilisé par l’insécurité de l’existence lié à la recherche d’un logement, d’un emploi, l’isolement, que par le fait de se faire voler ou agresser physiquement.

Enfin les gated communities dévient la délinquance vers d’autres zones plus fragiles, moins sécurisées, augmentant d’autant l’insécurité (réelle ou supposée) dans les environs et dans les quartiers les plus défavorisés (même phénomène qu’avec les politiques de tolérance zéro).

Une privatisation de l’espace public

Ces structures posent aussi la question de la privatisation de l’espace publique et de la sécurité. Certaines gated communities aux USA ont fait sécession avec leurs municipalités, en créant leur propre ville privée afin de fournir certains services publics spécifiques à leurs résidents (école, transport, gestion des déchet, service d’ordre, transport (service taxi, bus privé), entretien des espaces), accroissant de fait la dualisation et le fonctionnement de villes à deux vitesses. Ce modèle véhicule donc l’idée que la sécurité se paye et n’est donc accessible qu’à ceux qui peuvent se l’offrir (privatisation de la sécurité).

Et à Bruxelles ?

Il est facile, sans doute, pour un européen d’être choqué par l’image du gated communities qui confine quasi à la caricature (voir le film) et semble loin de nos modes d’habiter. Pourtant nous l’avons vu ce modèle s’exporte. Par ailleurs, ces prémisses peuvent prendre d’autres formes. En effet, chez nous, ces nouvelles formes d’habiter s’introduisent de façon plus insidieuse en recourant au concept de mixité sociale, au nom de la lutte contre les ghettos et autres zones de non droit. Énorme paradoxe dès lors que ces politiques dites de mixité sociale créent de véritables enclaves dans la ville, des ghettos pour personnes riches qui atterrissent en plein milieu des quartiers populaires. Si nous ne sommes pas encore dans le développement de gated communities comme aux États-Unis, les enclos pour personnes aisées se multiplient dans les quartiers populaires avec leurs grilles à code, leur cours intérieur, leur architecture repliée sur elle-même, leur caméra de surveillance. En 2009, des émeutes au quartier Maritime ont fait couler beaucoup d’encre : il s’agissait d’habitants du quartier en révolte sur l’ensemble de loft de la rue de Ribaucourt, îlot de standing avec parc privé fermé par des grilles en plein quartier populaire de Molenbeek.

D’ici quelques mois s’élèvera face au canal la tour Premium rebaptisé Up Site par son promoteur Atenor pour le plus grand plaisir des riverains. Une tour de 40 étages conçues pour la plus grande sécurité de ses futurs occupants. La tour Premium tente de rassembler toutes les caractéristiques d’une gated communities. La plus haute tour de logements de Bruxelles, des appartements de luxe, une piscine et une salle de bien-être, un jardin intérieur privé, des commerces et une kids factory, le tout entièrement sécurisé et minimisant au maximum les liaisons avec le quartier.

La communication d’Atenor est à cet égard sans ambiguïté : l’enveloppe marketing du projet est édifiante : « la plus haute tour de logement de Belgique », « une vue imprenable sur la ville », « un ensemble de services de grand luxe tels que conciergerie VIP, piscine, centre de Spa & Wellness, salle de cinéma privative, restaurants, espace ludique pour les enfants,... », une « conception architecturale emblématique », etc.

D’une politique de la ville vers une police de la ville

La politique de la ville ressemble de plus en plus à une police de la ville. On peut parler d’une écologie de la peur, d’un paysage de la peur dès lors que nos espaces, nos habitats sont conçus en fonction d’une menace permanente. L’espace est plus conçu comme un espace de sécurité que comme un espace de rencontre.

De plus en plus de villes mettent en place des Réseaux d’information de quartier. Ce qui est encore exceptionnel à Bruxelles. Idées importées des États-Unis, arrivées via la Grande-Bretagne à travers les concepts de community policing et de neighbourwatch (police de communauté et surveillance du voisinage, 30 millions des habitants aux États-Unis participent à des neighbourwatch), ce modèle invite à l’autogestion du contrôle social par les habitants en coordination avec les policiers. Il génère une privatisation de la sécurité.

Le gated communities est à rapprocher d’autres formes qui envahissent nos villes : la première est l’envahissement de l’espace public par les caméras de surveillance et autres dispositifs de contrôle. La deuxième niveau est le mécanisme de l’autodéfense (alarmes, chiens de gardes, panneaux de type « armed response » ou « villa piégée »). La troisième serait l’auto-surveillance entre voisins, encadrée par la police (appelée Neighborhood Watch). Le dernier degré de l’encadrement sécuritaire serait la surveillance policière privée d’une ville murée interdite aux étrangers, ce qui est le cas d’une grande partie des quartiers dont il est ici question.

Mais les symptômes sont à chercher bien au-delà des quartiers résidentiels : les centres commerciaux, privés et surveillés par des vigiles, les quartiers d’affaires dont les immeubles sont surveillés par vidéo et par des gardes prétoriennes privées et armées, etc., sont des exemples de ce que les observateurs décrivent comme étant le résultat d’un délire sécuritaire. Qu’il s’agisse des centres commerciaux (shopping malls), de quartiers résidentiels ou des quartiers d’affaire périurbains (les edge cities), la fortification et la privatisation de l’espace semblent être devenus les lieux communs de la ville postmoderne.

Intervention de Claire Scohier dans le cadre de la Semaine de la sécurité organisée par la Ligue des Droits de l’Homme le 30/03/2011.

Études et analyses 2011

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Dernier ajout : 18 octobre.