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Au secours, on craque !

Isabelle Marchal – 29 janvier 2018

Publié le lundi 29 janvier, par Isabelle Marchal

« Quel est le grand défi, aujourd’hui, en matière de tourisme ? C’est l’équilibre entre l’habitat et l’événementiel. Or, il y a un seuil de tolérance qui commence à être atteint et je vais être très clair : dans le Pentagone, on craque ! On ne peut pas aller plus loin dans le Pentagone. »

Celui qui s’exprimait ainsi c’est Philippe Close, alors échevin du Tourisme, en septembre 2015, au Brussels Creative Forum. Un aveu introspectif assez remarquable pour le Monsieur Loyal du grand cirque bruxellois qui, à la tête de ses nombreuses ASBL, a imaginé et orchestré d’innombrables manifestations, rassemblements, kermesses, concerts et autres événements qui ont transformé le centre-ville en scène permanente. Que l’on se rassure cependant, deux phrases plus loin, le nouveau maïeur à la place de Mayeur enchaînait, comme si de rien n’était, sur de nouveaux projets devant animer le Pentagone. En tête de gondole de ce magasin des merveilles, le futur Beer Temple, dans l’ancien bâtiment de la Bourse.

Le budget prévu pour ce projet d’envergure est conséquent : 27,5 millions d’euros. La somme est essentiellement issue de financements publics (Ville, Région, Beliris, et FEDER pour 22,5 millions d’euros), l’industrie brassicole apportant 5 millions restants. Dès l’annonce de ces montants, les premiers grincements de dents se font entendre. Il en est de même lors de la présentation architecturale du projet. La pergola sur le toit fait rire, les architectes ont beau tenter de convaincre qu’il s’agit d’un « geste architectural évanescent » évoquant « le moutonnement des cumulus », elle sera rapidement rebaptisée la « gaufre géante ».

Puis le projet disparaît des radars pendant près de deux ans. L’ironie populaire aurait-elle définitivement blessé l’ego des architectes ? Les priorités budgétaires auraient-elles été réévaluées à l’aune des besoins du quartier ?

Foin de tout cela ! Le temps et l’oubli sont parfois les meilleurs alliés d’un promoteur persistant. Lorsqu’il refait surface, en juin 2017, c’est via les affiches rouges de l’enquête publique apposées place de la Bourse et sur les grilles du bâtiment. Cette enquête publique ne prévoit initialement que quinze jours, un délai qui frise le ridicule pour un projet de cette envergure. En cette veille de vacances, et malgré le scandale du Samusocial qui occupe tous les esprits, de nombreux citoyens réagissent et dénoncent ce délai trop court. La Ville annonce l’annulation de l’enquête « pour cause d’irrégularité » et la reporte en septembre... pour une durée d’un mois. On a une furieuse envie de dire « bien essayé », mais on leur laissera le bénéfice du doute. Encore que...

Dans la foulée de la deuxième enquête publique, une pétition est lancée par la Platform Pentagone. Elle recueillera plus de 6 000 signatures. Les critiques émises par les nombreux citoyens qui ont réagi à l’enquête, et/ou qui étaient présents lors de la commission de concertation, portaient essentiellement sur trois axes : le patrimoine, la privatisation d’un lieu public et le tourisme de masse à Bruxelles.

Atteintes au patrimoine

Si la « gaufre géante » saute aux yeux et peut prêter à rire, c’est surtout la démolition du soubassement d’un des angles du bâtiment (classé), pour y faire une entrée vitrée, qui provoque l’ire. À quelques mètres sur la gauche se trouve en effet déjà la monumentale porte arrière du bâtiment qui ne demande qu’à être ouverte. Les arguments de la gestion des foules et de la nécessité d’une entrée dans l’axe de la rue au Beurre afin que les touristes ne la manquent pas sont autant d’explications farfelues qui ne convainquent guère.

Privatisation d’un lieu public

Lors de sa construction, à la fin du XIXe siècle, le bâtiment de la Bourse avait été financé par une souscription publique. Il est passé depuis dans les mains de la Régie foncière et bientôt, dans celles des Propriétés communales de la Ville de Bruxelles. Or, sa réouverture profitera essentiellement aux partenaires privés du projet (les brasseurs, dont les géants AB InBEV, Duvel ou Alken Maes), puisque sa rénovation se fera à 80% avec des fonds publics, dont 7 millions d’euros provenant du FEDER, Fonds Européen de Développement Régional qui a pour vocation de « renforcer la cohésion économique et sociale dans l’Union européenne en corrigeant les déséquilibres entre ses régions ». Les géants de la bière exultent !

Les critiques se font d’autant plus sévères à l’égard d’AB InBEV, un géant spécialisé davantage dans l’évasion fiscale que dans la brasserie, avec un taux d’impôt réel plus bas que le taux d’alcool d’une Jupiler NA. Dans la gestion de son patrimoine immobilier, la multinationale s’est par ailleurs déjà illustrée en 2015 à Bruxelles par des fermetures de cafés bruxellois populaires et appréciés : le Daric et le Liberty. Ainsi, à Ixelles, le Coq est sommé de fermer ses portes fin décembre 2017. Le quartier s’est mobilisé : Pas de Fernand sans le Coq !

Avec de tels partenaires dans le projet, s’agit-il vraiment de faire prospérer l’économie bruxelloise ou, plus cyniquement, de gonfler le montant des dividendes et le portefeuille des actionnaires des grands groupes brassicoles ? Des familles fiscalement exilées et réputées pour ne payer quasiment aucun impôt en Belgique. Comment s’étonner que, dans de telles conditions, le projet soulève les critiques et la méfiance ?

Développement débridé du tourisme de masse dans le centre-ville

« Nous avons fait le pari d’un Bruxelles qui n’arrête jamais et où il se passe tout le temps des choses. Plus il y a d’événements, mieux c’est ! L’idée, c’est qu’il y ait toujours quelque chose à faire à Bruxelles. » Ce discours de Philippe Close toujours, au moment de la mise en place du piétonnier, révèle le tempérament schizophrène de celui qui lançait quelques semaines plus tard ce vibrant « Dans le Pentagone, on craque ! »

Le projet de la transformation de la Bourse en Beer Temple, au cœur d’un piétonnier « attractif », s’inscrit bien évidemment dans cette logique du potentiel du centre-ville. Une logique qui se pense à très court terme, sans prise en compte des incidences sur le tissu urbain existant. Pourquoi avoir choisi un bâtiment comme la Bourse et vouloir concentrer le tourisme dans une micro-zone, alors que Bruxelles regorge d’anciennes brasseries ou bâtiments industriels dans des quartiers à dynamiser ?

Certaines villes européennes ont entamé un processus de réflexion sur le tourisme de masse et ses limites. « Vivre la ville », un réseau d’associations de 50 villes d’Europe, s’est créé pour que l’habitabilité en ville ne soit pas mise à mal par un tourisme devenu envahissant. L’une des principales nuisances constatées et dénoncées, dans ces villes, est le tourisme alcoolisé. Il faut reconnaître que l’affectation d’un lieu aussi central et emblématique à un Temple de la Bière envoie un signal particulièrement malvenu.

Le tourisme de la fête n’est pas un phénomène nouveau, depuis longtemps déjà des visiteurs choisissent de venir célébrer dans les villes toutes sortes de réjouissances. Ce qui l’est en revanche c’est la concurrence que se livrent les métropoles européennes au travers du marketing urbain pour attirer vers elles les fêtards. Ceux-ci sont en effet de plus en plus nombreux avec le boom des « city-breaks », des voyages très courts qui épuisent une ville en un week-end, dont l’émergence est accompagnée du développement des vols low-cost et des logements Airbnb, formules attractives pour un public jeune et festif. [1]

Berlin, Barcelone, où la colère commence à gronder et à se retourner contre les touristes. Mais aussi Venise, Dubrovnik, Lisbonne, qui se vident de leurs habitants, Amsterdam, où il a suffit d’une dizaine d’années pour passer d’une ville qui voulait développer son potentiel touristique à une ville débordée par le tourisme et qui se demande à présent comment faire machine arrière... Alors Bruxelles ?

La ville, s’estimant bien loin derrière les villes confrontées à ces situations problématiques et sourde aux échos qui nous en parviennent, reste évasive quant à sa propre réflexion (s’il y en a une). Tout porte à croire que Bruxelles est prête à « succomber » à son tour... ou à faire succomber d’épuisement ses habitants. Bruxelles n’est ni Berlin, ni Amsterdam et encore moins Barcelone. Pourtant, en 2016, Bruxelles-Ville était la seule des 19 communes où le nombre des habitants à la quitter était supérieur à ceux qui ont choisi de s’y installer. Des chiffres interpellants qui devraient (doivent !) inciter à s’interroger sans tarder sur la fonction touristique, si l’on veut éviter que la multiplication de projets décrits comme festifs, attractifs, événementiels, actuellement en cours, finisse par tout écraser sur son passage.

Surtout qu’on ne viennent pas nous raconter des bobards avec l’ouverture au public de la Bourse et la réappropriation de l’espace public par le citoyen, autour du piétonnier ! L’actualité nous rappelle que notre espace public est quotidiennement grignoté et confisqué, bientôt accaparé par la sécurité, le commerce, le tourisme. Ouvrir les portes de la Bourse, pour en faire un Temple de la Bière où sont attendus 300 000 à 800 000 visiteurs par an, vous appelez ça nous la rendre ? Au secours, « on craque » !

Études et analyses 2018

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Dernier ajout : 19 septembre.