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Dawn of the Uberdead

Airbnb ou comment tirer une rente de sa chambre d’amis

Publié le lundi 29 janvier, par Alice Romainville

Airbnb Inc. et sa plateforme de location d’hébergement touristique sont nées en 2008. Un succès explosif a suivi. Dans les villes où le marché du logement est à la fois sous haute tension et non régulé, ce succès ne peut faire qu’accentuer la crise du logement. D’autant plus que le phénomène Airbnb va, spatialement, main dans la main avec la gentrification. Bruxelles ne fait pas exception.

Cela semblait aller de soi. Puisqu’il y avait des gens prêts à accueillir des touristes, puisqu’il y avait des touristes qui ne pouvaient se permettre l’hôtel, la magie de l’Internet les mettrait en contact, pour la plus grande satisfaction des deux parties. On passerait ensuite, discrètement, à une solution payante : les précurseurs qu’étaient hospitalityclub et couchsurfing, eux, ne monnayaient pas leur service.

Succès enthousiasmant pour les uns…

Avec Airbnb, la sauce a pris. Plutôt vite. Deux millions de nuitées touristiques réservées via la plateforme électronique entre 2008, année de sa création, et 2011, puis 8 millions de plus durant l’année suivante. [1] Derrière la plateforme, l’entreprise californienne Airbnb Inc., qui prélève 6 à 12% sur chaque transaction, mène une stratégie agressive de rachats de concurrents étrangers, et lève des fonds auprès de grands investisseurs, pour aboutir à une valorisation de 31 milliards de dollars en 2017. Elle est présente dans 65 000 villes et revendique 3 millions de logements dans le monde. [2]

À Bruxelles, 230 000 touristes se sont logés via la plateforme au cours de l’année 2016… alors qu’Airbnb ne possède aucun hébergement. 65% des locations Airbnb concernent des logements entiers, et plus du tiers des « hôtes » inscrits mettent plusieurs logements (ou parties de logements) en location. [3] Pour ces derniers, Airbnb est un réel business : on est bien loin de l’image, promue par les dirigeants de l’entreprise, de l’habitant sympa qui accueille des touristes chez lui pour le plaisir de la rencontre et du partage.

L’enthousiasme surprenant des investisseurs (l’entreprise n’est rentable que depuis 2016) n’est pas partagé par tous. Les premiers coups de gueule sont venus du secteur hôtelier, qui dénonce une concurrence déloyale sur le secteur du logement touristique. Déloyale parce que les hôteliers, à la différence d’Airbnb et de ses logeurs, doivent se conformer à une série de règles : ils doivent enregistrer leur activité, respecter la législation sur le travail, les règles d’hygiène et de sécurité, et payer plusieurs impôts.

… mais inquiétant pour la majorité

Mais depuis son énorme succès, c’est aussi aux habitants que le système Airbnb donne des maux de tête. Parfois littéralement, comme pour cette habitante d’Amsterdam qui se plaint d’un tapage infernal dans l’appartement Airbnb voisin, occupé chaque week-end par un nouveau groupe de fêtards. L’autre inquiétude, plus généralisée, concerne l’effet d’Airbnb sur les marchés locaux du logement. Puisque la mise en location d’un logement rapporte (beaucoup) plus comme logement touristique que comme résidence, le marché s’adapte à ce nouvel usage et les prix grimpent, partout où il existe une activité touristique. Dans une économie capitaliste, la valeur du sol est toujours déterminée par la rentabilité de l’activité que l’on peut y développer. Tant que le marché du logement est non-régulé, le prix de vente ou le loyer se fixera sur l’usage le plus lucratif. Même si l’offre Airbnb ne peut pas se développer à l’infini, l’effet de cette concurrence des fonctions peut se faire sentir sur l’ensemble du marché.

La plus forte concentration de logements mis sur AirBnB se trouve autour de la place de la Monnaie / Bourse / Grand Place où ceux-ci représentent jusqu’à 1 logement sur 5. Il y a aussi des concentrations notables entre Sainte-Catherine et Saint-Géry, autour de la Place du Luxembourg et tout près de la Gare du Midi. Dans le Haut de Saint-Gilles et d’Ixelles, les logements mis sur AirBnB comptent pour environ 5% du stock de logements existant. Et à l’Ouest du canal, il y a très peu de choses…
 

L’effet sera direct dans le cas des logements qui sont exclusivement affectés à la résidence touristique : pourquoi garder un locataire à long terme si accueillir quelques touristes chaque mois rapporte plus ? Les centres historiques des villes les plus touristiques se vident de leurs habitants, qui ne trouvent plus à s’y loger.

À Barcelone, la population du quartier gothique, le centre de la vieille ville, est en baisse, et 63% des habitants sont des « temporaires ». [4] À Paris, ce sont des dizaines de milliers d’appartements qui ont été détournés de leur usage premier et échappent à la location pour les Parisiens. [5] À Bruxelles, un gros tiers des 6 200 logements proposés sur Airbnb sont (en 2017) dans ce cas : entièrement affectés au logement des touristes et ce durant une grande partie de l’année. [6] Cela semble peu en comparaison des exemples extrêmes de Paris, Barcelone et autres, mais l’offre est très concentrée dans certains quartiers (voir les cartes à la page précédente) : la plus forte concentration se trouve dans la zone de la Monnaie – Bourse – Grand Place ; dans ce quartier les logements Airbnb représentent jusqu’à 1 logement sur 5. Il y a aussi des concentrations notables entre Sainte-Catherine et Saint-Géry, autour de la Place du Luxembourg et tout près de la Gare du Midi. Dans le Haut de Saint-Gilles et d’Ixelles, les logements mis sur Airbnb comptent pour environ 5% du stock de logements existant.

De plus, cette pression vient s’ajouter sur un marché du logement extrêmement tendu, où une majorité de Bruxellois sont dans l’impossibilité de se loger convenablement.

Chaque logement affecté au logement touristique diminue d’autant le stock de logements disponibles sur le marché résidentiel, baisse du stock qui fait aussi augmenter la concurrence pour les logements restants, et donc leur prix. L’effet de cette mise en concurrence se fait aussi sentir sur les logements encore occupés comme résidence principale. Des ménages qui ne trouvent pas de logement à leur goût et financièrement dans leurs cordes utilisent Airbnb pour joindre les deux bouts. « On voulait garder un logement chacune, mais ce n’était pas dans nos moyens financièrement. C’est seulement grâce aux rentrées de la location Airbnb qu’on a pu se permettre de garder nos deux appartements », raconte Ledicia. Et Patrick, hôte occasionnel sur Airbnb explique « avec deux enfants, les vacances coûtent cher. Comme on a un bel appartement qui plait aux Français, on le met en location l’été, ça nous fait une rentrée en plus ». La location via Airbnb augmente potentiellement la solvabilité des locataires, ce qui permet au propriétaire de demander un loyer plus élevé.

Que ce soit à Lisbonne, Barcelone, Berlin [7] ou Bruxelles [8], les quartiers où les logements Airbnb se concentrent sont d’ailleurs ceux qui subissent déjà la gentrification, où la pénurie de logements abordables se fait le plus sentir. Les deux phénomènes – gentrification et « touristification » – se conjuguent pour en chasser les habitants d’origine, à commencer par les classes populaires. Une évolution sans retour en arrière sauf intervention décidée et rapide des pouvoirs publics.

En 2014, la Région bruxelloise a mis en place une très timide ordonnance censée « réguler » le système de l’hébergement touristique. [9] Cette loi fixe une série de conditions à la mise en location d’un logement via Airbnb. Loin de s’attaquer au fond du problème, elle vise surtout à assurer un certain niveau de qualité aux touristes, et à prélever une petite taxe au passage.

La mise en concurrence de tout avec tout

Airbnb est un des exemples de la mise en concurrence de tout avec tout, de tous avec tous, qu’autorise le couple Internet – politiques néolibérales. En fait, Airbnb, et « l’économie de plateforme » en général, incite tout un chacun à devenir rentier. Une ex-logeuse explique : « tu calcules tout le temps. Un ami te demande de l’héberger, et tu te retrouves à calculer combien il te fait perdre en occupant gratuitement ta chambre d’amis ».

Airbnb est un projet très individualiste, qui met complètement de côté les questions de fonctionnement collectif. Très inégalitaire aussi : les habitants qui jouissent d’un patrimoine immobilier peuvent le rentabiliser tandis que les autres subissent, comme acheteurs ou comme locataires de logements, la hausse des prix.

Pourtant, du point de vue du logement, il n’y a pas d’innovation fondamentale. Notre système du logement est, en soi, inégalitaire et producteur de pauvreté. On pousse juste un cran plus loin la logique qui nous a déjà mené à l’actuelle crise du logement : des logements considérés comme des marchandises, des propriétaires encouragés à rechercher la rentabilité maximum et un gouvernement qui n’a pas le courage de fixer un plafond au prix qu’ils peuvent atteindre.

Nul besoin, donc, de chercher une « solution innovante » : à vieux problèmes, vieilles recettes. Si les prix sont trop hauts, il faut les réguler. Si la concurrence pose problème, il faut sortir les logements du marché et augmenter massivement la proportion de logements publics.

Alice Romainville

Notes

[1« Airbnb.com franchit le cap des 10 millions de nuitées », lechotouristique.com, 20 juin 2012.

[2« Après avoir levé 1 milliard, Airbnb atteint 31 milliards de dollars de valorisation », frenchweb.fr, 10 mars 2017.

[4« Adieu voisins, bonjour touristes : le cri d’alarme des villes européennes », rtbf.be, 5 juillet 2017.

[5« Airbnb, l’envers du décor », tempsreel.nouvelobs.com, 24 août 2013.

[6Soit 2389 « entire homes or apartments highly available year-round for tourists » d’après insideairbnb.com.

[8Les Airbnb’s sont concentrés à Saint-Gilles, Ixelles et dans le Pentagone – une géographie différente de celle des hôtels. Source : « Airbnb vooral populair in Vijfhoek, Sint-Gillis en Elsene », bruzz.be, 8 septembre 2015.

[9Pour les détails voir par exemple Anne-Sophie Dupont, « Airbnb à Bruxelles : une menace pour l’offre de logements ? », dans le n°63 d’Art.23, sur rbdh-bbrow.be.

Bem n°292 - Janvier-février 2018

Bem n°292 - Janvier-février 2018

Dernier ajout : 20 juillet.