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DOSSIER Pour une poignée de données

À Bruxelles, ville intelligente rime surtout avec caméras intelligentes

Publié le mardi 12 avril, par Lukas Podhzog

Comme en témoigne le site smartcity.brussels, une ville « smart », c’est avant tout une ville « safe ». Ainsi, à Bruxelles, le projet phare pour nous guider vers une ville plus intelligente n’est autre que la vidéosurveillance.

En 2015, le Centre d’Informatique pour la Région Bruxelloise (CIRB) publiait le dossier « 4 projets-clés de SMARTCITY.BRUSSELS » [1]. Avant « l’école connectée », avant « l’intégration des services » et avant un « Data Center Régional », on y retrouve comme première priorité en vue de la réalisation de la smart city du 21e siècle : « la vidéoprotection mutualisée ». Et oui, car aujourd’hui, dans toute communication officielle, le terme « vidéosurveillance » a disparu, seule subsiste la « vidéoprotection ». Le choix des mots est en effet central dans le domaine des villes intelligentes. Le mot « smart » lui-même se traduit d’ailleurs mieux par « malin » ou « astucieux » que par « intelligent » mais curieusement, à la différence de la smart city, la « ville maligne » ne fait pas la couverture des magazines. Quant aux apprentis ingénieurs de la langue française en charge de concevoir la novlangue accompagnant le développement de Big Brother, ils n’ont pas manqué leur cible : « protéger » sonne indéniablement plus doux à l’oreille que « surveiller ». Il y aura toujours bien quelques contestataires pour se plaindre que le roman 1984 d’Orwell n’a pas été conçu comme un mode d’emploi. En attendant, si la critique orwellienne n’est pas encore moisie, les caméras, elles, poussent comme des champignons.

Sharing is caring

Concrètement, le projet de « mutualisation de la vidéoprotection » consiste à dépasser les querelles de clocher qui minent les dix-neuf communes et autres six zones de police bruxelloises et à unifier tout le réseau de vidéosurveillance publique. L’idée est de connecter entre eux les systèmes des polices locales, des communes, de Bruxelles Mobilité, du Port de Bruxelles et de la STIB. Les images circuleraient sur les autoroutes bruxelloises de l’information, j’ai nommé IRISnet, le réseau régional de fibre optique. Le tout serait relié à un data center régional et, en cas de nécessité, à un centre de crise prêt à accueillir maïeur, polices et services d’urgence. Au total, on compterait plus de trois milliers de caméras de surveillance sur ce réseau. Vous avez dit panoptique ? Peut-être. Mais pas seulement, car d’après le chef de corps de la zone de police Bruxelles-Ouest [2] Johan De Becker : « mutualiser la vidéoprotection est, par définition, une démarche de ville intelligente ».

Jusqu’ici, cette démarche s’inscrit surtout sur papier, car seules les caméras de la zone de police ouest sont connectées au réseau IRISnet. Dans la zone nord [3], par exemple, on tient beaucoup à sa petite indépendance. Celle-ci s’est d’ailleurs dotée de son propre réseau de fibre optique. La démarche a nécessité un travail considérable, car elle supposait que la zone obtienne un statut particulier, au même titre que Sibelga et compagnie, pour pouvoir ouvrir la voie publique. La zone a dû compter trois ans pour effectuer tous les travaux, la fréquence d’ouverture des trottoirs étant limitée par la loi. Mais le jeu en valait la chandelle car le réseau est doublé pour résister plus solidement aux sabotages, et fiable, pas comme ce « brolleke » d’IRISnet, selon les mots d’un responsable de la zone nord, interviewé par nos soins. On le voit, l’enthousiasme n’est pas forcément de mise du côté des acteurs locaux de la vidéosurveillance, ceux-ci veulent s’assurer de garder la main sur le joystick de contrôle des caméras.

Un Irakien dans la ville

Ces dernières années, il a été annoncé – non sans une certaine fierté – que les nouvelles caméras installées à Molenbeek, Anderlecht ou Schaerbeek seraient pour partie des caméras « intelligentes » [4]. Mais comment une caméra pourrait-elle être « intelligente » ? En réalité, en elles-mêmes, ces caméras n’ont rien de bien particulier. La différence réside principalement dans les salles de contrôle, au niveau des ordinateurs, qui ne permettent plus seulement de visionner les images mais aussi, dans une certaine mesure, d’en analyser le contenu. Des programmes dits « VCA », pour Video Content Analysis, visent à détecter toute une série de comportements, de phénomènes, que la police juge répréhensibles ou suspects tels que : les attroupements ; les personnes restant immobiles à proximité d’un véhicule (suspectes de vol) ; les tags ; les dégagements de fumée ; les dépôts d’immondices [5]. Il n’est pas inintéressant de mentionner l’origine de cette technologie. En effet, les caméras intelligentes ont fait leur première apparition sur les champs de bataille. Elles trouvent leur source dans le programme Combat Zones That See (CTS), développé par le programme de recherche de l’armée américaine DARPA et inauguré en 2003, lors de la guerre en Irak [6].

Il faut néanmoins relativiser, car toujours d’après notre interviewé de la zone de police Nord, l’analyse du bruit a par exemple dû être abandonnée, il n’était pas possible d’écouter une conversation par ce biais. Même une bagarre ou des cris n’étaient pas détectables, les seuls sons se distinguant clairement du brouhaha bruxellois étaient les coups de feu - pour lesquels la police est de toute façon rapidement informée par les appels du voisinage. Pour les regroupements, notre policier indique que ça pourrait marcher dans les endroits calmes mais que bien sûr, ce n’est pas là que les caméras ont été placées. Heureusement « si demain, on est en guerre, on pourrait repérer tout groupe de plus de 5 personnes », nous voilà rassurés. Dans le futur, on pourra aussi programmer des critères de recherche sur les images enregistrées, par exemple retrouver un véhicule de telle marque, tel type, telle couleur. Cependant, le prix reste pour le moment trop dissuasif. Ce qui semble efficace néanmoins, c’est le système privé « télépolice », qui permet à des commerçants d’entrer en contact direct avec la police en cas de hold-up. Une caméra et un micro s’actionnent alors dans le commerce en question, la police dispose de deux minutes pour se rendre sur place et les caméras de police des alentours se tournent vers les voies de fuite possibles des suspects.

À défaut d’optimiser, restons optimistes

Concernant les caméras intelligentes de la zone nord, le cahier des charges stipulait que le taux de fausses alertes devait se limiter à 90 % maximum. On touche ici à la principale limite de cette technologie, du moins à son stade actuel : la quantité d’alertes injustifiées. En effet, puisqu’il est difficilement envisageable d’engager de nombreux policiers à visionner des heures durant les mornes rues bruxelloises, les caméras intelligentes offrent la promesse suivante : elles détecteront automatiquement où il se passe quelque chose, où il est intéressant de poser son regard. Seulement, si le programme VCA s’agite en continu, et qui plus est sans raison valable, l’intérêt s’effondre pitoyablement. C’était exactement la situation lorsque j’avais visité la salle de visionnage de Bruxelles Mobilité en 2014. Un dispositif chargé de repérer tout piéton présent dans les tunnels routiers de la capitale sonnait en permanence, dans l’indifférence générale. Pas glorieux, me direz-vous. Mais s’agit-il réellement d’obtenir des résultats ou faire semblant suffit-il ? C’est en tous cas ce qu’il ressort de cette affirmation d’un policier bruxellois : « La zone nord est en quelque sorte une zone pilote, ces caméras intelligentes, c’est aussi une question d’image : ça le fait quand il y a une visite dans nos locaux et qu’il y a un écran géant tactile ». Quand on sait qu’en 2007, le drone dont la zone avait fait l’acquisition – pour la modique somme de 25 000 € – s’était crashé durant les phases de test [7], on espère voir rapidement la parution d’un rapport évaluant les succès de cette « zone pilote ».

Par ici la monnaie !

L’étude Urban Eyes, commandée par le ministère de l’Intérieur a estimé en 2010 que le coût d’une caméra publique oscille entre 8 000 et 27 000 euros. Une commune voulant s’équiper d’un système de vidéosurveillance dépense en moyenne 1 800 000 euros.

Ces chiffres couvrent les frais de consultance (faisabilité, cartographie, conseil) et d’installation (caméras, câblage, écrans, salle de contrôle). À ceci, il faut encore ajouter 130 000 euros annuels de frais de fonctionnement et de maintenance. à Bruxelles, ces dernières années, ont été dépensés 2,6 millions d’euros dans la zone Midi pour l’installation de nouvelles caméras et le remplacement des anciennes défectueuses ; 6 millions pour les 130 caméras intelligentes de la zone nord ; et près de 10 millions pour les 230 caméras installées dans la zone Bruxelles Capitale Ixelles. On est donc au-delà de 40 000 euros l’unité. La sécurité, semble-t-il, a ses raisons que la rigueur budgétaire ignore.

Un pixel suspect a été repéré à l’entrée du tunnel Léopold

Au-delà de l’efficacité (ou non) de ces caméras, regardons d’un peu plus près ce qu’elles prétendent détecter. Il s’agit en fait de tous les phénomènes qui peuvent facilement être repérés par un algorithme, car ils représentent une variation importante des pixels que l’œil électronique enregistre habituellement. En effet, un graffiti de couleur sur un mur blanc, une poubelle blanche sur un trottoir gris, une silhouette humaine sur un parking de voitures sont autant d’éléments se distinguant suffisamment pour être facilement identifiés. À l’inverse, un trafic de drogue ou une agression sont bien plus complexes à modéliser et passeront plus facilement entre les mailles du filet de code. Ne parlons même pas d’une fraude fiscale ou d’un détournement de fonds publics – comme ce fut le cas en 2002, lorsqu’un juge avait inculpé des hauts fonctionnaires liés à la zone Midi [8] de faux, usage de faux et infractions à la loi sur les marchés publics dans le cadre de l’attribution du marché de la vidéosurveillance à Anderlecht [9]. Enfin, il faut mentionner un certain effet pervers des caméras ANPR (Automatic Number Plate Recognition) qui ont été placées par Bruxelles Mobilité dans les tunnels Rogier et Léopold II afin d’enregistrer les plaques de voitures aux entrées et aux sorties. L’objectif initial était de mesurer le temps passé dans les tunnels, pour s’assurer qu’aucune voiture n’y reste plus de 20 minutes et ainsi éviter toute intoxication aux gaz d’échappement. Sans surprise, la police demande régulièrement la liste des véhicules ayant emprunté ces axes dans le cadre de ses enquêtes. On l’aura compris, la mutualisation de la vidéosurveillance signifie toujours plus de moyens pour la répression.

Mettre la vi(ll)e en équation ?

À la lecture des possibilités qu’offrent les caméras « intelligentes », on remarque une certaine volonté de nettoyer la ville, au propre comme au figuré. Il s’agit de rendre la ville tout à la fois attractive et sécurisée, de s’assurer que l’espace public remplisse sa fonction de support à la circulation des flux, mais que surtout rien ne s’y passe. Empêcher certains comportements d’advenir, favoriser certains autres (le tout après avoir pré-conditionné les « besoins ») voilà comment la « gouvernementalité algorithmique » [10] réduit la liberté à peau de chagrin. Mais si les avancées de la domination en rendent les conditions toujours plus difficiles, que ce soit par le déploiement d’uniformes chaque jour plus nombreux – contrôleurs, gardiens de la paix, policiers, et depuis peu, militaires – ou par l’extension des moyens de contrôle technologiques – caméras, puces RFID, nanotechnologies –, la vie même est récalcitrante à toute mise en équation et la révolte contre toutes les oppressions continuera d’animer les amants de la liberté.

Lukas Podhzog

Who watches the watchmen ?

Il y a quelques années a vu le jour un projet participatif en ligne de cartographie de la vidéosurveillance. Le projet couvre nombre de villes de France, mais aussi de Suisse, du Canada et du Luxembourg et, depuis peu, Bruxelles fait partie des heureuses élues. Cette carte peut être consultée et complétée ici : bruxelles.sous-surveillance.net.

Notes

[1« Smart city : pour tout savoir » : http://smartcity.brussels.

[2Molenbeek-Saint-Jean, Koekelberg, Jette, Ganshoren et Berchem-Sainte-Agathe.

[3Evere, Saint-Josse-ten-Noode et Schaerbeek.

[4Voir par exemple « Anderlecht s’équipe d’une centaine de caméras “intelligentes” », La Dernière Heure, 21 novembre 2012 : www.dhnet.be ; « Molenbeek : beaucoup de projets dont 120 caméras de surveillance » rtbf.be, 27 janvier 2015 : www.rtbf.be ou « Les caméras intelligentes placées dans la zone Schaerbeek, Saint-Josse, Evere », LaCapitale.be, 8 juin 2014 : www.lacapitale.be.

[5Franck Dauchy. « Présentation du projet de vidéosurveillance en cours sur la zone de police Bruxelles Nord » besafe.be, 2012 : https://besafe.ibz.be.

[6Stephen Graham, « Villes sous contrôle : la militarisation de l’espace urbain. » Paris, La Découverte, 2012.

[7Mathieu Ladevèze et Gilbert Dupont, « Le drone s’est crashé » La Dernière Heure, 4 décembre 2007 : www.dhnet.be.

[8Anderlecht, Forest et Saint-Gilles.

[9Gilbert Dupont. « Zone midi : le dossier des caméras était trafiqué » La Dernière Heure, 22 mars 2012 : www.dhnet.be.

[10Antoinette Rouvroy, « Big Data is algorithming you », entretien réalisé par Pierre Alonso pour Article11, 22 janvier 2015 : www.article11.info.

BEM n°281 – Mars-avril 2016

BEM n°281 – Mars-avril 2016

Dernier ajout : 1er octobre.