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60% des villes ne disposent pas d’un plan de transports libre

Publié le jeudi 6 juillet, par Camille Gévaudan

Florian Lainez, vice-président de l’association OpenStreetMap France, a cofondé le projet Jungle Bus pour cartographier les arrêts de bus et libérer les données de transports en commun avec l’aide du grand public.

« 60% des villes ne disposent pas d’un plan de transports libre »

« 60% des villes dans le monde n’ont pas de plan des transports public ». Partant de ce constat, le projet Jungle Bus veut cartographier les arrêts de bus avec l’aide de la communauté OpenStreetMap et du grand public. Entretien avec le cofondateur du projet Florian Lainez, qui rêve de pousser le mouvement open data dans le domaine des transports en commun, pour une base de données précise, complète et librement réutilisable qui alimenterait les usages numériques de demain.

Florian Lainez était l’invité du 56Kast, émission hebdomadaire de Libération et Nolife.
Quelle est l’idée derrière Jungle Bus ?

Florian Lainez : L’idée est d’enrichir OpenStreetMap avec des données vraiment utiles, qui puissent servir aux citoyens du monde entier sur le terrain. OpenStreetMap est un projet cartographique sans fin, qui cherche à créer la meilleure carte du monde, un peu comme Wikipédia cherche à créer la meilleure encyclopédie du monde. Quand on ouvre la carte sur openstreetmap.org, on peut zoomer sur les grandes villes qui sont aujourd’hui très détaillées, et avoir l’impression que tout est déjà cartographié. Mais ce n’est pas du tout le cas : on peut toujours aller plus loin, le travail n’est jamais fini. Et les données de transports en commun sont un bon moyen de continuer à enrichir OpenStreetMap.
Vous avez pour cela développé une application mobile spécifique. On ne peut pas cartographier les transports avec les outils d’édition classiques d’OpenStreetMap ?

L’un des blocages à l’expansion d’OpenStreetMap, c’est justement les outils à notre disposition qui sont trop complexes. Aujourd’hui, on essaye d’en créer de nouveaux, pour rendre accessible à tout le monde l’édition de la carte. Notre appli pour Android, Jungle Bus, se spécialise uniquement dans les bus. On s’intéresse aussi aux métros, aux trains et aux tramways, mais cette spécialisation part d’un constat : étonnamment, les arrêts de bus bougent beaucoup. Il y a des nouveaux arrêts créés, d’autres sont déplacés… En Ile-de-France aujourd’hui, 1 à 2% des arrêts de bus bougent chaque année. Il faut donc non seulement un outil pour créer la donnée, mais aussi la mettre à jour par la suite.

L’application Jungle Bus.L’application Jungle Bus.

Sur la capture d’écran de l’appli Jungle Bus à gauche, on voit un plan de quartier avec tous les arrêts de bus. Quand on zoome, on peut ajouter un arrêt de bus dans une rue s’il en manque, et, sur l’écran de droite, si on clique sur un arrêt existant, on peut modifier ses détails : nom de l’arrêt, est-ce qu’il y a un abribus ou un banc…

Pour l’instant, l’application est en version bêta. Dans une version ultérieure, on aimerait aller beaucoup plus loin et montrer par exemple à quelle ligne de bus appartient quel arrêt. L’interface ne changera pas énormément, mais on verra les lignes affichées en couleur sur la carte. Mais on manque de moyens pour continuer le développement. C’est pour ça qu’on a lancé une campagne de financement participatif, actuellement sur Ulule, pour chercher le soutien des contributeurs OpenStreetMap et du grand public.
A quoi servira l’argent ?

On veut faire avancer le projet pas à pas. Avec 12 000 euros, on pourra déjà terminer l’application mobile et la traduire dans plusieurs langues. Après, on a un palier à 18 000 euros pour créer un outil de contrôle qualité. Les contributeurs d’OpenStreetMap pourront ainsi vérifier que toutes les données de transport stockées dans la base de données sont correctes : localisation des arrêts, tracé de la ligne, trajets différents selon la direction du bus et boucles en fin de trajet… Si on a d’une part une foule de contributeurs qui utilisent des outils extrêmement simples comme notre appli, et d’autre part des contributeurs chevronnés qui font cette mise en qualité, on arrive à un résultat de qualité professionnelle.

Enfin, si on lève 24 000 euros, on pourra créer un rendu cartographique spécifique aux transports sur OpenStreetMap. Aujourd’hui sur openstreetmap.org, on peut sélectionner sur la droite un rendu spécial pour mettre en valeur les infos liées aux transports dans la base de données, mais on n’en est pas satisfaits. Il faudrait le refaire, et qu’en plus, ça fonctionne dans le monde entier.

Le rendu « transport » affiché à Toulouse. Voir sur openstreetmap.org
A terme, Jungle Bus veut donc produire des plans de transport libres de toutes les villes du monde ?

Tout à fait. On a déjà réussi à Managua, la capitale du Nicaragua. C’est une ville d’environ 2 millions d’habitants où l’on a envoyé 200 contributeurs OSM sur le terrain pour parler aux chauffeurs de bus, faire des relevés avec leur smartphone ou du papier… Ils ont collecté tous les arrêts de transports et pu produire, à la fin, non seulement une carte papier mais aussi un site internet, mapanica.net.

Le résultat, c’est la première carte de transports en commun d’Amérique centrale. Un plan de transports complet (bus, tram, trains, métro sur le même plan) est quelque chose d’assez commun pour nous, dans les pays occidentaux, mais il faut savoir que 60% des villes dans le monde n’en disposent pas. C’est quelque chose qu’on aimerait changer.

On a plusieurs autres projets de ce type – à Dakar, au Liban, et à Madagascar notamment en collaboration avec CartONG, une association qui fait des cartes pour les ONG. On aimerait travailler avec les acteurs locaux pour créer les plans de transport des villes. Bien souvent, ils ont déjà commencé sans nous. On arrive simplement avec des outils qui leur permettent de continuer le travail plus efficacement.

La carte des transports de Managua produite grâce à OpenStreetMap.La carte des transports de Managua produite grâce à OpenStreetMap.
La loi Macron oblige désormais les transporteurs à diffuser en open data (« librement, immédiatement et gratuitement ») leurs données sur les arrêts, l’accessibilité, les horaires, le trafic… Pourquoi ne pas se contenter d’importer leurs jeux de données dans OpenStreetMap, au lieu de tout refaire arrêt de bus par arrêt de bus dans Jungle Bus ?

La force de la communauté OpenStreetMap, c’est le travail de terrain. On a des personnes qui ont une connaissance très fine du quartier où ils travaillent, où ils habitent, où ils partent en vacances, et produisent donc des données de meilleure qualité que ce qui existe dans les autres référentiels. Et puis quand on place un arrêt de bus dans OpenStreetMap, il est contextualisé avec le reste de la ville : on voit les commerces autour, les passages piétons… Le positionnement par rapport aux autres éléments est très précis.

Dans la gare routière de Torcy : en noir, la position des arrêts de bus selon le Syndicat des transports d’Île-de-France (Stif) ; en bleu, leur position correcte sur OpenStreetMap.

A la gare routière de Torcy : en noir, la position des arrêts de bus selon le Syndicat des transports d’Ile-de-France (Stif) ; en bleu, leur position correcte sur OpenStreetMap. Comparaison effectuée par Noémie Lehuby, cofondatrice de Jungle Bus.

L’exemple de l’Ile-de-France est très intéressant à ce titre, parce que les données créées par les transporteurs régis par le Syndicat des transports d’Ile-de-France (Stif) sont d’une qualité suffisante pour les applications mobiles attendues aujourd’hui : si je me rends à telle gare, je vois qu’il y aura un arrêt de bus à la sortie de la gare. Mais demain, on aura une exigence supérieure : je veux faire un calcul d’itinéraire en fauteuil roulant, et je veux savoir sur quel trottoir rouler pour arriver exactement au bon endroit. Cette exigence de précision est bien comprise par les partenaires de notre projet – notamment Kisio Digital, une filiale de la SNCF, Cityway, une filiale Transdev, et l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) qui nous soutiennent financièrement.
Les applications de calcul d’itinéraires comme Moovit ou Citymapper sont en pleine explosion. Peut-on imaginer des rapprochements avec la communauté OpenStreetMap ?

On aimerait bien. On est très ouverts à l’idée de collaborer avec eux. Mais OpenStreetMap repose sur l’open data – les données sont libres de réutilisation. Et aujourd’hui, ces entreprises captent des données créées par leurs utilisateurs mais elles ne sont pas prêtes à les repartager. Nous au contraire, on veut partager les données avec les collectivités locales, les transporteurs, la communauté OpenStreetMap et toutes les personnes qui le veulent.

Sur la question des horaires et du trafic en temps réel, ce sont des données qu’OpenStreetMap n’a pas vocation à intégrer directement. C’est un projet qui décrit le réel, ce qu’on voit dans la rue. Ceci dit, il existe des projets connexes comme l’appli Transportr, qui permettent de mixer les données temporelles des transporteurs et les données géographiques d’OpenStreetMap. A l’échelle d’une ville, ils font ça très bien.

Cartographie des gares pour OpenStreetMap (présentation de Florian Lainez : OSM goes indoor)

Globalement, on observe en ce moment beaucoup de mouvement vers l’open data. On travaille avec certains acteurs qui poussent la démarche plus loin que ce qu’exige la loi. Parmi les bons élèves, il y a le réseau Transilien de la SNCF, chez qui j’ai mené l’an dernier un projet pour cartographier les gares en Ile-de-France, avec une interface à la disposition des employés. La simplicité d’utilisation des outils est un critère majeur aujourd’hui pour encourager l’open data dans les transports.
Camille Gévaudan

Voir en ligne : Libération.fr

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Dernier ajout : 11 décembre.