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Il est urgent d’attendre

Publié le mercredi 20 novembre, par Gérald Hanotiaux

La pollution électromagnétique n’est pas qu’environnementale, il s’agit également d’une pollution mentale, entraînant dans son sillage quantité d’aberrations comportementales. Le niveau atteint est tel qu’émerge aujourd’hui la notion juridique de « droit à la déconnexion ».

Il est loin le temps où l’on prenait le temps. Un temps où les individus réalisaient une chose à la fois, où les activités se vivaient sans changements intempestifs. Un temps où l’on marchait dans la rue, libre, de ses pas et de ses pensées, sans sollicitation de la machine. Un temps où l’on vivait une interaction sociale, ensuite une autre, et où les conversations ne se menaient pas en pointillés…

Sous l’influence de l’industrie, l’urgence s’est progressivement mise à dominer les existences contemporaines. Le quotidien est réglé par la technologie et le rythme de vie est devenu, littéralement, industriel.

La tyrannie de la facilité

Il est loin le temps où l’on réfléchissait avant de réagir. L’immédiat, rarement de bon conseil, a largement pris le dessus ; un fait social touchant toutes les dimensions de la vie. Dans le domaine politique, par exemple, certains débats entre mandataires se réalisent parfois uniquement à coups de « tweets » successifs. Le bien commun – ou des inepties politiciennes – traité telle une vulgaire guéguerre en ligne. C’est tellement facile, n’est-ce pas, de se laisser aller à la pulsion, de réagir à chaud... Répondre à n’importe quoi, puis partager ce n’importe quoi au plus grand nombre. Les technologies sans fil ont imposé l’idée de devoir être joignable, partout, tout le temps. Pas de discussion possible, pas de débat social, il faut vivre avec son temps et tout cela va de soi. Un temps où les innovations sont prétendument là pour nous faciliter la vie. Même si l’on admettait une quelconque dimension de facilité, est-ce pour autant souhaitable ? Ils sont visibles, hélas, ces enfants seuls, les yeux perdus dans le vide à l’arrêt du bus, alors que papa chipote et tapote…

Si le temps d’avoir le temps est loin, il est proche de nous par contre, l’individu considérant important de partager la luminosité de son engin, une fois le film commencé... Vite vite, envoyer un message, avant de devoir éteindre la machine ; si toutefois c’est encore possible, car certains sont dépendants. Tout est tellement facile que certains paniquent à l’idée d’avoir oublié leur machine, de devoir attendre, de ne pouvoir vérifier pour la dixième fois en un quart d’heure si un message n’est pas arrivé.

Qu’est-ce qui est le plus facile – ou humainement agréable – : se guider dans une ville les yeux rivés sur un smartphone, ou engager des conversations avec les habitants du coin ? Qu’est-ce qui est le plus facile – ou humainement vivable – : être joignable à tout moment, subir le harcèlement du conjoint désireux de vous suivre à la trace, ou vivre libre ? Allons-nous faire nos courses sur internet – pour les recevoir à la maison livrées par des gens sous-payés – ou allons-nous continuer à sortir dans la rue ? Nous pourrions hélas multiplier les exemples à l’infini. S’il s’agissait uniquement de détails, cela serait éventuellement amusant, malheureusement les changements sociaux à l’œuvre sont susceptibles de déclencher des pathologies, jusque dans le monde du travail.

Il est loin le temps où l’on marchait dans la rue, libre. Libre de réfléchir et de décompresser des tensions professionnelles de la journée.

Le temps... c’est de l’argent

Que s’est-il passé en vingt-cinq ans de déploiement massif des technologies sans-fil ? Point un : quelques entreprises ont mis la main sur des parts non négligeables des revenus de la plupart de nos contemporains, par la vente de machines et d’abonnements addictifs. Les nouvelles technologies ont désorganisé la vie quotidienne, et cette désorganisation a été rentabilisée, au bénéfice de ses initiateurs. Les industriels et les opérateurs ont fait leur l’ancestral proverbe du temps et de l’argent.

À la fin du dix-neuvième siècle, les mouvements ouvriers se sont battus pour les « trois huit », c’est à dire une division des vingt-quatre heures de la journée en huit heures de travail, huit heures de sommeil et huit heures de loisirs. Victoire du passé, à la fin du vingtième siècle tout cela a commencé à voler en éclats. Il est tellement facile, n’est-ce pas, de céder à la compulsion de contacter un collègue en dehors des heures de travail, ou de donner une consigne à un subordonné. Comment sont aujourd’hui découpées les cent soixante-huit heures d’une semaine ? Pour beaucoup, cela est devenu difficile à énoncer, les limites entre vie privée et vie professionnelle sont désormais loin d’être claires.

À priori, on pourrait imaginer certains lieux de travail plus concernés par cette évolution, avec une concentration de la dérive dans le secteur tertiaire. Difficile, en effet, pour un travailleur à la chaîne dans une distillerie – par exemple – ou pour un métallurgiste, de ramener du travail à la maison. Pourtant, même si des nuances existent, la plupart des travailleurs voient aujourd’hui débarquer le stress d’une préoccupation professionnelle au centre de la table du souper ou du petit déjeuner, éclaboussant au passage la vie familiale... Une enquête de la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB) a en effet établi que « L’utilisation des outils de communication est massive dans tous les milieux de travail : 92 % des travailleurs recourent à un outil de communication comme l’ordinateur, le GSM ou la tablette pour la réalisation de leur travail. »

Caroline Verdoot, une des réalisatrices de cette enquête sur le « techno-stress », confirme : « Il y a un vrai malaise au sein des entreprises. En 2012, la moitié des travailleurs ressentait le besoin de vérifier les messages professionnels en dehors des heures de travail, ‘constamment’ ou ‘souvent’. C’est énorme. Plus on monte dans les fonctions, plus ce besoin est important, le personnel de direction le ressent plus que les ouvriers, c’est donc légèrement nuancé selon les secteurs. » Doivent-ils faire face à des injonctions hiérarchiques ? Le cas peut se présenter, mais ce sont également des comportements insinués dans les mœurs : « tout évolue dans ce sens-là, il y a de la compétition entre travailleurs dans l’entreprise, donc ils ressentent le besoin d’aller toujours plus loin. Si certains travailleurs se limitent à leur horaire 8h-17h sans être ’performants’, il y a le risque d’être dépassé par un autre travailleur qui aura travaillé en dehors des heures » [1]. Certains témoins expriment en effet l’impression d’être « largué » lors d’une réunion, tôt le matin, tout le monde discutant de données arrivées par mail la veille, durant la soirée.

Les principaux enseignements de cette étude sont significatifs : « Les outils de communication suppriment la frontière vie professionnelle-vie privée : six travailleurs sur dix ont le sentiment de devoir être joignables en dehors des heures de travail et de devoir vérifier l’arrivée de messages à caractère professionnel ; les outils de communication sont une source majeure de stress : sept travailleurs sur dix considèrent ces outils comme des facteurs de stress pendant et en dehors du travail ; les outils de communication sont une menace pour la santé : huit travailleurs sur dix considèrent que les ondes émises par ces outils peuvent constituer une menace pour la santé », ou encore « les outils de communications sont perçus comme des instruments de contrôle des employeurs : sept travailleurs sur dix considèrent que ces technologies sont des moyens pour l’employeur de contrôler leur travail » [2]. Cette enquête de la FGTB a été menée en plusieurs phases, dont la dernière concerne 15 000 travailleurs. Les situations décrites s’aggravent, année après année.

Dans ce contexte, il faut signaler que l’addiction aux engins technologiques entraîne dans son sillage une sorte de « consentement », certains sont heureux de pouvoir travailler à tout moment. Bien entendu, cela ne change rien à l’impact très négatif de ces pratiques sur leur existence. Le floutage toujours plus accentué de la limite entre la vie professionnelle et la vie privée a des impacts non négligeables sur la santé, et le nombre de travailleurs en maladie pour cause de « burn-out » est en augmentation constante [3]. On le sait, le burn-out est un état de fatigue intense et de grande détresse causé par le stress au travail ; en d’autres termes il s’agit d’un état dépressif dont la source réside dans la vie professionnelle. Bien entendu, le burn-out peut résulter de causes multiples, aucun doute cependant sur le facteur aggravant des nouvelles technologies dans cette évolution.

Nécessité d’un droit... à ne pas être « connecté »

Il semble aberrant de devoir recourir au droit, pour simplement vivre normalement, en tant qu’être humain, sans être relié à une machine. Pourtant, progressivement s’est forgée une nouvelle notion philosophique et juridique en droit du travail : le droit à la déconnexion. Nous en sommes là.

Il s’agit du principe, pour le salarié, de jouir du droit à ne pas être connecté à ses outils professionnels, en dehors des heures de travail ; sur une journée, mais aussi lors de ses week-ends et congés. En France, pays pionnier, c’est le premier janvier 2017 qu’est entré en vigueur la version modifiée de l’article L.2242-8 du code du travail, ajoutant des dispositifs de régulation de l’utilisation des outils numériques sur les lieux de travail. En Belgique, à la fin de l’année 2017, le ministre de l’emploi Kris Peeters a annoncé vouloir lutter contre l’envoi de messages électroniques professionnels le week-end ou le soir. Une mesure s’est concrétisée au sein de la « Loi relative au renforcement de la croissance économique et de la cohésion sociale », promulguée le 26 mars 2018.

Son article 16 est rédigé en ces termes : « En vue d’assurer le respect des temps de repos, des vacances annuelles et des autres congés des travailleurs et de préserver l’équilibre entre le travail et la vie privée, l’employeur organise une concertation au sein du Comité pour la Prévention et la Protection au Travail tel que visée à l’article I.1-3/14° du code du bien-être au travail, à des intervalles réguliers et à chaque fois que les représentants des travailleurs au sein du Comité le demandent, au sujet de la déconnexion du travail, et de l’utilisation des moyens de communication digitaux. Le Comité peut formuler des propositions et émettre des avis à l’employeur sur la base de cette concertation. » [4] Tout cela est bien joli, mais plutôt étonnant : le respect des horaires de travail n’est-il pas une obligation pour les employeurs ?

La nécessité de légiférer est en effet contestable, comme nous l’affirme Lander Vanderlinden, du service social de l’Algemeen Belgisch Vakverbond (ABVV, aile flamande de la FGTB), « il n’y a aucune nécessité de prévoir un droit à la déconnexion car la loi ne stipule nulle part qu’un travailleur doit répondre aux sollicitations de l’employeur en dehors des heures de travail, sauf dans des cas très précis, comme le fait d’assurer une garde à domicile par exemple.
Malheureusement, comme l’a montré l’enquête sur le technostress, les gens ressentent une sorte d’obligation à répondre à ces sollicitations, des glissements s’opèrent dans les limites entre temps privé et temps professionnel, et on se dirige de plus en plus vers une disponibilité 24h/24 » [5].

Du côté de la Centrale nationale des employés (CNE, composante de la CSC, la Confédération des syndicats chrétiens), le discours est convergent. Selon Sébastien Robeet, conseiller juridique, le droit à la déconnexion est de fait déjà prévu par un cadre légal, dans une loi datant du... 16 mars 1971 ! Elle concerne les horaires et lieux de travail, et interdit notamment de travailler au-delà des limites du temps de travail. La Convention collective de travail 9 prévoit, depuis 1972, l’obligation de discuter de tout usage d’une nouvelle technologie au sein du conseil d’entreprise et dans les Comités pour la prévention et la protection au travail (CPPT). « Le vrai droit à la déconnexion n’est rien d’autre que l’application de ces lois. En cela, la loi du 26 mars 2018 n’a fait que réinventer l’eau chaude. [...] Il y a des centaines d’entreprises qui n’ont pas besoin de ce genre de mesures pour respecter la loi : personne n’y travaille en dehors des heures de travail, point. » Le recours à des mesures nouvelles, contraignantes, serait donc le témoignage d’un échec, celui d’une « culture d’entreprise où les gens se sentent obligés d’être disponibles en permanence, et où la seule solution consiste à devoir couper le serveur » [6].

La domination technologique – imposée et consentie – tend donc à rendre obsolète quelques petits détails de notre organisation sociale, tel que le droit du travail. Loi ou pas loi, négociation en CPPT ou pas, les individus vont-ils continuer à aliéner la liberté de leur emploi du temps ? Plutôt qu’acquiescer à toutes les prétendues facilités, allons-nous nous poser la question de ce dont nous avons réellement besoin ? Une prise de conscience collective semble nécessaire afin de revenir à un rythme, non plus industriel, mais humain.

Notes

[1Rencontre avec Caroline Verdoot, conseillère au « service d’études entreprises » de la FGTB, avec son collègue Bruno Melckmans, le 31 janvier 2019.

[2Bien-être au travail ou technostress ?, enquête du service d’études de la FGTB.

[3Cette évolution est confirmée et suivie de près par le Service public fédéral Emploi, Travail et Concertation sociale. Voir 2019 – Étude du burnout dans la population belge.

[4Loi relative au renforcement de la croissance économique et de la cohésion sociale, publication au Moniteur Belge le 30 mars 2018, entrée en vigueur le 9 avril 2018.

[5Rencontre avec Lander Vanderlinden, le 31 janvier 2019.

[6C. VAN REETH, « Se déconnecter du boulot, de gré ou de force », Le Soir, 31 août 2018.

Bem 302 - Septembre-octobre 2019

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Dernier ajout : 7 décembre.